« Le problème avec Ségo n'est pas qu'elle est une femme, mais que sa seule vision de la France, c'est elle-même : d'où son surnom,»Egolène*. » (New York Times, 06/05/2007)

Publié le par François Alex

hillary.jpg  Pourquoi la défaite de Ségolène Royal n'inquiète pas Hillary Clinton ?

La visite de Ségolène Royal aux États-Unis fut annoncée à la mi-décembre 2006, puis annulée presque aussitôt : le projet de la candidate socialiste était de poser au côté de Hillary Clinton, en réplique à la photo où Nicolas Sarkozy serrait la main de George W. Bush deux mois plus tôt. Mais la candidate démocrate à la présidence des États-Unis refusa de s'afficher avec son homologue française. Pour éviter toute comparaison ?

Maureen Dowd, l'une des plumes les plus acérées du New York Times, a délaissé exceptionnellement la classe politique américaine pour aller voir de près cette candidate dotée « d'un nom de James Bond girl, d'un sourire d'ange, d'une silhouette superbe en bikini à 53 ans et qui fait campagne comme Jeanne d'Arc ». Elle est ressortie de la « ségosphère » plutôt déçue, avant même le verdict du 6 mai : « Le problème avec Ségo n'est pas qu'elle est une femme, écrivait-elle­ le dimanche du second tour. Le problème est que sa seule vision de la France, c'est elle-même : d'où son surnom,»Egolène*. »
 
Les différences avec Hillary Clinton n'ont pas échappé à Maureen Dowd : « Ségo est plus audacieuse que la prudente Hillary, mais elle commet plus de bourdes ; contrairement à Hillary, elle ne s'est pas assez bien préparée sur la politique étrangère. Ségo conjugue volonté farouche et féminité plus habilement que Hillary, mais elle passe aussi pour froide, une porcelaine sous une peau de porcelaine. »

La mésaventure de Ségolène en France recèle-t-elle des leçons pour Hillary en Amérique ? À première vue, les similitudes sont nombreuses : deux femmes de gauche, deux femmes de tête, parfois jugées cassantes, mères de famille et partenaires d'homme politique dans la vie, briguant pour la première fois la magistrature suprême dans leur pays... Mais ces ressemblances relèvent peut-être du trompe-l'oeil.

L'entourage du sénateur de New York s'est empressé de prendre ses distances avec la vaincue du 6 mai. « À part le fait qu'elles sont toutes deux des femmes, elles n'ont pas grand-chose en commun », a expliqué Howard Wolfson, porte-parole de la candidate à la Maison-Blanche.

Plusieurs différences méritent d'être soulignées :

- Le contexte : l'élection devrait se jouer aux États-Unis sur la politique étrangère, sujet resté marginal dans le scrutin français. La guerre en Irak constitue l'enjeu principal, sur lequel Hillary Clinton a pris une position duale : d'un côté, elle « assume » son vote en faveur des pouvoirs de guerre donnés à George Bush en 2002, et elle promet une riposte musclée si l'Amérique est de nouveau attaquée ; de l'autre, elle dénonce la faillite de cette aventure militaire et prône un retrait en bon ordre au plus tôt.

- La crédibilité : Hillary estime que, pour l'emporter, une femme doit mettre la barre encore plus haut qu'un homme. Elle mise donc sur la compétence plus que sur la séduction, mettant en avant ses huit ans d'expérience à la Maison-Blanche et ses sept ans passés au Sénat à traiter d'un vaste éventail de dossiers nationaux et internationaux. Elle profite aussi de la caution du meilleur stratège démocrate, Bill Clinton, dont la cote d'amour reste élevée aux États-Unis. « Elle offre un choix très différent de celui qu'ont eu les Français, estime son conseiller Mark Penn. Son expérience prouve qu'elle est prête à mener le pays vers le changement d'une main sûre, ferme et compétente. »

- L'idéologie : Clinton fait campagne au centre, ce qui est déjà plus à droite que le centre droit en France. Pas d'oeillades vers l'ex-trême gauche, politiquement insignifiante aux États-Unis, aucune ambiguïté sur les vertus de l'entreprise ou du libre marché. Sans la porter en écharpe, elle ne cache pas sa foi, entretenue auprès d'un confesseur qui la suit depuis l'adolescence. Elle n'a pas peur de courtiser les puissances d'argent, qui l'ont placée en tête des collectes de fonds au premier trimestre (31 millions de dollars). Ce qui la définit comme démocrate, c'est surtout la promesse d'assurer une couverture médicale à tous les Américains et de revenir sur les baisses d'impôts accordées aux plus riches.

- La compétition : les principaux rivaux de Hillary ne sont pas des « éléphants » se disputant le contrôle du parti, mais un jeune sénateur noir élu depuis à peine trois ans, Barack Obama, et un quinquagénaire sudiste aux allures de jeune premier, John Edwards. Aux États-Unis, où la course électorale est longue et difficile, la fraîcheur constitue souvent un atout, tandis que l'excès de notoriété peut être un handicap. Dans le cas de l'ex-première dame, il lui impose de recentrer son image de « libérale » et d'adoucir sa réputation de froideur. Elle s'y emploie jusqu'ici avec succès, puisqu'elle est la favorite des sondages pour 2008, ce qui n'a jamais été le cas de Royal. Contrairement à Ségolène, Hillary l'emporte aussi nettement auprès de l'électorat féminin.

Ces différences expliquent que même les républicains se gardent d'extrapoler à partir de la présidentielle française. Aux États-Unis, Hillary Clinton n'est pas le challenger, mais la femme à battre. « Je suis sans doute la femme la plus célèbre que vous ne connaissez pas encore », dit-elle à ceux qui se pressent pour l'écouter. Tout un programme.

L'analyse de Philippe Gélie, correspondant du Figaro aux États-Unis.

Publié le 31 mai 2007

Commenter cet article