Les socialistes doivent accepter que l'élection présidentielle procède de l'empathie entre une personnalité et le peuple de France, plutôt que d'une exclusivité militante. (Le Monde, 04/09/2006)

Publié le par François Alex

LE MONDE | 04.09.06 | 13h59

Drôle de rentrée pour les militants que cette université d'été de La Rochelle. Si l'un des "éléphants" en lice pour la désignation socialiste à la candidature présidentielle avait disposé de l'empathie populaire de Ségolène Royal, il est probable que le Parti socialiste en fût sorti rassemblé, enthousiaste et en ligne derrière son champion. Là, rien de tel.

Les sempiternels associés rivaux du PS auront rarement autant privilégié l'élimination interne de l'un des leurs au mépris de l'opinion publique et des voeux des militants. Bien que probable et attendue, cette réaction risque d'aggraver l'instinctive défiance du peuple vis-à-vis des appareils politiques, et de confirmer tout ce qu'il abhorre : les fausses postures idéologiques, la collusion des contraires, l'arrogance du droit d'aînesse.

De La Rochelle ressortent trois griefs essentiels contre la favorite des sondages : le grief de "peopolisation", qui condamne pêle-mêle, toute jalousie bue, sa popularité tenace, sa faveur médiatique supposée, la part qu'elle propose à la démocratie participative, sa maîtrise d'Internet et l'écho renaissant qu'elle suscite auprès de classes populaires en jachère. En bref, on reproche à Ségolène Royal d'être insupportablement populaire et intolérablement de son temps.

Second grief, Ségolène Royal se révélerait, tardivement pour ceux qui la fréquentent depuis si longtemps auprès de François Mitterrand ou dans les gouvernements de gauche, frappée d'une dérive "droitière".

N'invoque-t-elle pas certaines réussites tangibles des "gouvernements frères" de Tony Blair, de José Luis Zapatero, de Göran Persson ou de Romano Prodi quand, à rebours de la fraternité internationale d'un François Mitterrand, il est devenu de bon ton de s'abandonner à un socialisme national aux contours obscurs.

Les mêmes, évidemment, fustigent les prises de position "gadget" de la présidente de Poitou-Charentes contre l'utilisation des OGM en plein champ ou son refus des aides aux entreprises qui emploient des CNE ; mais ils ignorent ostensiblement le matériel scolaire apporté aux élèves des lycées professionnels ou son expérience exemplaire de budget participatif lycéen. Il est vrai que la "politique par la preuve", c'est-à-dire la vérité des actes plutôt que la vacuité des slogans, ne serait peut-être pas à l'avantage de tous.

Enfin, le troisième grief tient du procès en sorcellerie. Ségolène Royal ne serait qu'un astre d'un jour, incapable de soutenir personnellement et durablement une campagne présidentielle.

Cette suspicion instillée comme un poison lent à l'encontre de Ségolène Royal relève d'un procès en usurpation qui n'a pas lieu d'être dans une formation démocratique. Tout candidat, quel qu'il soit, est dépositaire de la part de risque et d'irrationnel attachée à toute élection. Les socialistes doivent se garder de considérer qu'ils sont toute la France et même toute la gauche. Ils doivent accepter que l'élection présidentielle procède de l'empathie entre une personnalité et le peuple de France, plutôt que d'une exclusivité militante. Ils doivent être modestes et ne pas sombrer dans l'autisme de 2002 en considérant que l'alternance politique tient de la mécanique pendulaire.

Ce qu'a déclenché Ségolène Royal donne à voir au PS le fossé qui s'est installé entre son appareil et le peuple. En se détournant des certitudes confinées des bunkers d'état-major, en prenant le risque de parler des problèmes de la vie, Ségolène Royal incarne une offre politique courageuse qui ne sera pas récupérable par quelque "éminence" socialiste que ce soit. Elle épouse son temps et propose au pays la réponse politique qu'il attend :

celle de tourner la page d'une génération politique, d'en renouveler les moeurs et le rapport au peuple.

Il était prévisible qu'une posture aussi dérangeante, qui déjà opère un large rassemblement de sensibilités de gauche, qui déjà réunit des socialistes de tous les courants internes, suscite la "surréaction" observée à La Rochelle ; il l'était moins que la plupart des attaques portent non pas sur le fond, non pas même sur les tabous thématiques levés par Ségolène Royal, mais sur un insidieux procès en "illégitimité" personnelle.

Le PS s'honore de la démocratie interne qui préside à la désignation de ses candidats, par la volonté de Lionel Jospin, et nul ne saurait songer à s'y soustraire. Encore faut-il que le débat s'assigne la dignité et la fraternité nécessaires pour qu'il ne se retourne pas contre le collectif dans son ensemble... Eu égard au paysage politique de cette fin d'été, c'est une donnée que les socialistes doivent intégrer pour éviter un cruel rappel de l'histoire.

Gilles Savary est député (PS) au Parlement européen.

Article paru dans l'édition du 05.09.06

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E
En toute partialité (!!!), beau texte, sévère mais juste et plutôt bien écrit.Pas mal le porte parole!!!
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F
Merci de ton commentaire, Erasme de Metz, qui contribue à faire vivre ce blog...<br /> J'ai aussi beaucoup aimé ce texte, dont le mot-clé me paraît "exclusivité militante"...<br /> A +