| De « liberté créatrice », le travail est trop souvent devenu l'unique horizon de nos existences contemporaines avec les drames que l'on sait lorsqu'il vient à manquer... Contre cette place dévorante et pour un meilleur développement de toutes les potentialités humaines, la philosophe Dominique Méda* appelle à une ambitieuse politique des temps et à une diversification des activités de chacun. Moyen de promouvoir le plein-emploi, la réduction du temps de travail devrait être aussi l'occasion de redéfinir l'organisation de nos sociétés et de s'interroger sur leurs finalités. Entretien. Label France : Vos travaux vous ont permis de relativiser dans l'histoire la place du travail dans les sociétés occidentales. Depuis quand, et pourquoi, le travail est-il au cœur de la vie individuelle et sociale ? En quoi est-ce dangereux ? Dominique Méda : En écrivant mon premier livre sur le travail, j'ai voulu d'abord critiquer une idée qui devenait un lieu commun à mesure que se développait le chômage, celle selon laquelle, de toute éternité, le travail aurait constitué le seul moyen de l'épanouissement personnel et le seul fondement du lien social. Cette affirmation me semblait comporter des risques. D'où ma tentative de démontrer le caractère totalement historique de notre concept de travail. Je rappelle en effet que c'est seulement au début du XIXe siècle que l'on voit émerger brutalement, en France et en Allemagne, l'idée que le travail est une « liberté créatrice », permettant à l'homme de transformer ses conditions de vie, le monde et lui-même. C'est d'une nouveauté inouïe. Le philosophe allemand Hegel théorise ce moment lorsqu'il parle du « travail » de l'Esprit, mais ce processus de transformation, d'approfondissement de soi, qui est l'histoire humaine, il l'appelle plutôt Bildung, formation. Cette « précaution » que prenait Hegel (qui signifiait que la mise en valeur du monde, le développement de toutes les potentialités de chaque homme et de l'histoire universelle, peut s'opérer certes grâce au travail humain mais aussi grâce à l'invention d'institutions politiques, à l'art, à la science, à la philosophie, à la culture...), Marx, quelques années plus tard, ne la prend plus : pour lui, le travail est la seule activité humaine qui mette vraiment le monde en valeur. Nous sommes là à l'acmé de ce moment où le travail est considéré comme l'essence de l'homme. En cela, nous sommes restés profondément marxistes. « Le travail n'est pas la seule manière de mettre le monde en valeur » Ma critique ne consiste pas à relativiser le travail mais à attirer l'attention sur le fait que sa place centrale dans la société est récente et qu'elle repose peut-être sur des ambiguïtés. Nous sommes dans une société où il est absolument essentiel de disposer d'un emploi pour vivre normalement. On ne peut pas conclure que le travail est le seul moyen de l'épanouissement individuel et le fondement du lien social. Le vrai lien social me semble être de nature politique : nous sommes d'abord ensemble liés par des droits, des devoirs et des institutions politiques et nos sociétés-nations voient la solidarité entre leurs membres fondée sur cette appartenance-là. Par ailleurs, le travail n'est pas la seule manière, pour l'individu, de se réaliser et de mettre le monde en valeur. Au concept trop large de travail comme englobant toutes les activités humaines transformatrices, il me semble préférable de substituer le concept d'activité humaine, qui se divise en espèces, dont l'un est le travail. Au moins quatre grands types d'activité sont nécessaires à une « bonne » société et aux individus qui la composent : des activités productives permettant l'inscription dans l'échange économique (c'est le travail) ; des activités politiques permettant à chacun de participer à la détermination des conditions de vie en commun ; des activités amicales, familiales, amoureuses, avec les proches ; des activités culturelles au sens hégélien d'approfondissement de soi. Que chacun puisse accéder à la gamme diversifiée de ces activités me semble être l'idéal régulateur susceptible de pouvoir guider nos politiques. |  | La réduction du temps de travail, envisagée dans de nombreux pays, dont la France, comme un moyen de lutter contre le chômage, vous paraît-elle se justifier uniquement pour rétablir une société de plein-emploi ? | Non. J'apporte tout de suite une précision : contrairement à ce qu'on a pu entendre comme commentaires à propos des tenants de la « fin du travail » (à mon avis personne ne parle vraiment de fin du travail : le Français André Gorz critique le travail marchand au nom du travail « pour soi », l'Américain Jeremy Rifkin au nom d'un autre type de travail, plus relationnel, moins productiviste...), relativisation de la place accordée au travail et plein-emploi ne s'opposent pas, bien au contraire. La volonté que chacun accède à l'emploi mais également que le travail n'occupe pas toute la place doit au contraire nous permettre de reconstruire une nouvelle norme d'emploi plus courte, mieux répartie dans la population en âge de travailler, et en quelque sorte modelée de l'extérieur par les autres temps et les autres activités dont une société considère le développement comme vital pour elle. C'est pour cela que la réduction du temps de travail doit s'inscrire dans le projet d'une société qui, sachant la place qu'elle peut accorder aux activités productives (et donc au travail et à la consommation...), doit parvenir à articuler, dans une ambitieuse politique des temps, ces différentes activités et parvenir à ce que cela soit décliné aux échelons les plus locaux comme cela se passe dans les pays du Nord ou en Italie à travers l'expérience du temps des villes. |  | A quelles conditions le passage aux 35 heures pourrait-il constituer un réel progrès individuel et social, et ne pas entraîner une plus grande flexibilité ou des inégalités accrues entre les hommes et les femmes ? | Il faut réussir à concilier les trois impératifs que sont la qualité de vie, la création d'emplois et la compétitivité des entreprises. Cela suppose que l'on donne de la valeur ou du moins que l'on reconnaisse la valeur de ces activités « non productives ». Augmenter le temps passé avec les enfants, par les deux parents et pas seulement par les femmes, dans des sociétés où les couples sont devenus bi-actifs me semble important, de même, d'une manière plus générale, qu'il me semble essentiel de parvenir à mettre des barrières aux risques chaque jour plus grands d'envahissement de tous les domaines de la vie par le travail ou de transformation de toute chose, y compris des individus, en simple « capital humain ». « La société doit se représenter autrement sa richesse » Cela signifie concrètement qu'il faut que la société se représente sa richesse autrement qu'à travers le seul indicateur de la croissance, qui ne nous dit rien sur l'état réel de la société, et qu'elle les complète par des indicateurs sur la répartition des revenus, la pauvreté, la diffusion de la formation et la qualité de l'état de santé, le degré de violence, l'égalité hommes-femmes, la qualité de la participation à la vie publique... dans la droite ligne de ce que propose le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) depuis plusieurs années. |  | Dans un contexte de compétition économique internationale, venant notamment de pays où les travailleurs ne bénéficient d'aucune réglementation en matière de droit du travail, la réduction du temps de travail dans les pays occidentaux paraît à certains suicidaire. Qu'en pensez-vous ? | Tout dépend de la manière dont la réduction sera opérée : si les réorganisations du travail sont profondes, si les salariés en place travaillent mieux, si les individus qui travaillent sont plus nombreux et si les accords parviennent à infléchir les comportements (par exemple à inciter les hommes à prendre leur part de tâches - et de plaisir - domestiques et familiaux), si des acteurs plus nombreux participent, dans la ville, à des négociations prenant en considération les véritables problèmes quotidiens des personnes et parviennent à mieux articuler les différents temps entre lesquels les individus sont aujourd'hui écartelés, sans doute cela permettra-t-il d'augmenter notre productivité, si tant est que la productivité doive être le véritable objectif poursuivi par les sociétés occidentales... Je signale que les pays du Nord, dont les taux de chômage sont très bas, ont une durée moyenne hebdomadaire du travail de trente-cinq heures... Ce sont aussi les pays où la réduction du temps de travail s'est opérée au nom de la qualité de vie globale et de l'égalité hommes-femmes et qui ont manifestement obtenu, par surcroît, l'emploi... Propos recueillis par Anne Rapin
* Dominique Méda est une spécialiste des politiques sociales. | | Repères bibliographiques • Qu'est-ce que la richesse ?, de Dominique Méda, éd. Aubier, Paris, 1999. • La Réduction du temps de travail, 35 heures par semaine (loi Aubry et ses décrets d'application) d'Alain Chatty, éd. l'Hermès, Lyon, 1999. • Contre la fin du travail, entretiens de Dominique Schnapper avec Philippe Petit, éd. Textuel, Paris, 1997. • Misères du présent, richesses du possible, d'André Gorz, éd. Galilée, Paris, 1997. • La Fin du travail, de l'Américain Jeremy Rifkin, éd. La Découverte, Paris, 1996. • Travail, une révolution à venir, de Dominique Méda et Juliet Schor, Arte éditions, Paris, 1997. • Le Travail, une valeur en voie de disparition, de Dominique Méda, éd. Aubier, Paris, 1995. | | |