Nous proposons, en fait, de revenir aux sources du modèle français, qui en 1945 était plus social-démocrate que notre système actuel. (Francofil.se, septembre 2006)

Publié le par François Alex

Faut-il brûler le modèle social français ?

Vaste question au moment où la France semble tomber dans le marasme, éprouve des difficultés à retrouver ses marques sociétales et est engluée dans un chômage dont elle ne distingue pas le bout du tunnel. Alain Lefebvre, Conseiller pour les Affaires sociales et de Santé pour les pays nordiques près l’ambassade de France en Suède et Dominique Méda, Inspectrice générale des Affaires sociales en publiant Faut-il brûler le modèle social français ?* démontrent, preuves à l’appui, que certaines « recettes » du modèle nordique pourraient être une solution à nos maux hexagonaux récurrents.

 

Francofil : Faudra-t-il finir par se résoudre à brûler le modèle français ?

 

Alain Lefebvre : Il faut en tout cas le réformer ! Nous présentons, à cet égard, des solutions pour ne pas le brûler ! Des corrections sont à apporter dans la gouvernance : méthodes de travail, transparence - élément qui est lié à la confiance - mécanisme de prises de décisions en commun avec les différents acteurs, syndicats, patronat, gouvernement, politiques, entreprises ; des modifications sont hautement souhaitables dans les secteurs de la formation et de la recherche… Des investissements dans ces domaines sont une méthode nettement plus efficace que celle de la politique de maintien et protection d’emplois non qualifiés et mal payés qui sont probablement condamnés à terme.

 

A notre sens, pour demain, nous n’avons que deux directions possibles : vers un modèle libéral anglo-saxon, libéral et avec une protection sociale limitée à un filet de sauvegarde qui permet de survivre, ou vers un modèle à la nordique, qui associe la protection sociale donnée par l’État providence - droits sociaux larges et universels financés par l’impôt - avec la souplesse de l’économie. Or, pour Dominique Méda et moi-même, le modèle libéral ne correspond pas à la mentalité française, en revanche le modèle nordique avec des garanties collectives et la solidarité, assez proche du modèle français, est une orientation tentante. Nous proposons, en fait, de revenir aux sources du modèle français, qui en 1945 était plus social-démocrate que notre système actuel. Et nous ne pensons pas que l’efficacité dans la mondialisation soit possible sans un système social développé, qui absorbe les chocs pour les gens.

 

F : Peut-on transposer les composantes d’un modèle ?

 

A. L. : Il ne s’agit pas de copier exactement les « recettes » nordiques, mais il est vrai qu’il est tout à fait possible, voire souhaitable, d’adapter à la réalité française des éléments de ce qui se fait dans ces pays. La principale différence est la confiance dans les politiques, les institutions et l’avenir. Cela se développe, et tient beaucoup à l’attitude des dirigeants et à la transparence du fonctionnement public.

 

F : Le modèle français version 1945 est-il encore adapté à la réalité de 2006 ?

 

A. L. : Les objectifs de 1945 visaient à assurer pour tous une protection sociale, c’était un régime universel que l’on voulait mettre en place... Mais nous avons dévié, les corporatismes ont bloqué la mise en place du modèle français originel. On peut dire que le législateur avait une ambition qui était relativement social-démocrate puisque c’était la mise en place d’un système universel et au final, on n’a pas mis fin aux régimes séparés, fonctionnaires/non fonctionnaires, agriculteurs, mineurs et autres…malgré la volonté clairement exprimée lors de l’élaboration des ordonnances de 1945, on a conservé un système inspiré du passé, d’avant 1945…

 

F : … dû à quoi ?

 

A. L. : … après la deuxième guerre mondiale, dans l’enthousiasme de la Libération, il existait une vraie volonté réformiste, égalitariste qui voulait réellement associer tous les Français… Cet universalisme est resté en plan par la suite du fait de problèmes financiers, doctrinaux et autres, ce qui expliquerait en partie que nous ne sommes pas allés jusqu’au bout de l’esprit des ordonnances de 1945. Et il faut dire aussi que les forces  les plus conservatrices, après avoir soutenu le gouvernement de Pétain, se faisaient peu entendre à la Libération. Elles sont revenues ensuite...

 

F : Les femmes jouent depuis 1970 un grand rôle dans la mise en pratique du modèle suédois, un exemple à suivre pour la France ?

 

A. L. : En instituant une vraie politique de l’enfance en laissant le choix aux parents de rester dans leur foyer pour s’occuper de leurs nourrissons durant les premiers mois après la naissance (en moyenne 12 mois de congés post-naissance) et en développant parallèlement le service public de l’enfance qui garantit en pratique une place en crèche pour tous les enfants, cela a permis de booster la place de la femme dans les sociétés nordiques en évitant leur exclusion, le travail des femmes étant par ailleurs un élément bénéfique à la natalité.

Le système méditerranéen où les femmes s’occupent des enfants sur de longues périodes excluent les femmes du marché de l’emploi, ce qui empêche leur retour lorsque les enfants sont élevés créant ainsi de la précarité. Les dispositifs sociaux français ont donc tendance à produire de l’exclusion du côté des femmes, en plus de générer de l’inégalité. Les Nordiques ont procédé autrement avec un congé initial plus long mais que l’on peut aisément fractionner et partager entre hommes et femmes et qui permet aux femmes de retourner plus facilement dans le circuit. D’autre part, les entreprises sont plus habituées à gérer des temps partiels voulus par les salariés, le management étant plus souple ; ce qui permet, par exemple, de reprendre facilement un mi-temps. Des mesures efficaces et rationnelles qui permettent de ne pas trop s’éloigner du marché du travail. 

Sur le plan purement sociétal, on peut se demander si c’est une bonne chose que les femmes soient seules à prendre en charge les enfants, ce qui est souvent le cas en France, et si les hommes n’ont pas également un rôle aussi important à jouer. La proximité du père dans les premiers mois de la vie de l’enfant est certainement déterminante. À ce titre, les choix humanistes nordiques sont à considérer.

 

F : Une harmonisation des différents modèles sociaux européens, avec la transposition d’expériences réussies nordiques, suffira-t-elle pour faire face à la mondialisation, enjeu économique incontournable en ce début du troisième millénaire ?

 

A. L. : Les pays nordiques ont fait un choix délibéré - État et syndicats - de développer et favoriser des emplois très qualifiés et bien rémunérés, et s’en donnent les moyens : recherche et formation. En France, on dépense actuellement plus de 20 milliards d’€ en allègement de cotisations sociales sur les bas salaires pour les entreprises, pour des postes souvent non qualifiés menacés de facto par la mondialisation, phénomène ayant tendance à détruire les emplois non qualifiés… une mesure, cela va s’en dire, considérée en Suède comme anti-économique. La stratégie des Nordiques en matière de création d’emplois à haute valeur ajoutée technologique, de formations adaptées et de budgets pour la recherche & développement est quelque chose de solide qui contraste avec la politique menée en France. La France est l’un des pays de l’OCDE qui consacre le moins de moyens à la formation ; en outre, elle se situe dans une médiocre moyenne pour la recherche, loin derrière les États-Unis, la Suède et la Finlande !

 

Autre élément que l’on pourrait transposer, on s’y achemine doucement, c’est la possibilité de dialoguer entre les pouvoirs publics, les syndicats et le patronat dans des domaines qui vont au-delà du simple code du travail. Les partenaires sociaux nordiques se réunissent régulièrement pour débattre la politique industrielle du pays, se concerter sur les orientations économiques, la recherche, etc. C’est une approche de longue haleine de contacts permanents qui porte finalement ses fruits vis à vis de la mondialisation notamment.

 

En Finlande, par exemple, le Premier ministre, des dirigeants de grandes entreprises, les responsables des confédérations syndicales ainsi que les représentants du patronat se réunissent de manière informelle une fois par mois pour discuter de la situation dans le pays et des éventuelles réformes à entreprendre. Suivant les sujets à traiter, des groupes de travail et de réflexion sont mis en place.

 

Je pense que les discussions en cours en France sur le dialogue social sont un bon début. Il faut que nous arrivions à comprendre en France que l’économie et le social sont intimement liés. Le social n’est pas un sous-produit de l’économique ! La mondialisation nous impose son rythme, il est nécessaire de s’adapter aux changements en étant plus mobiles, plus flexibles. Cette flexibilité que gère relativement bien le secteur économique en France fait peur aux employés qui exigent en contre-partie une sécurité… les Danois et leur flexicurité pourraient d’une certaine manière répondre aux exigences du marché et rassurer les salariés des secteurs touchés…Le concept de sécurité sociale professionnelle lancé en 2001 par la CGT en France, ou de sécurisation des parcours professionnels en langage technocratique, accompagne aujourd’hui les discussions sur la flexibilité, c’est un marqueur important.

 

En ce qui concerne l’assurance chômage, la couverture des salariés en Suède est plus conséquente qu’en France. En revanche, dans la catégorie des cadres, le cadre français est mieux loti, le cadre suédois devant compléter ses revenus avec des assurances complémentaires.

 

F : La formation ?

 

L. : C’est avant tout un élément de sécurité pour l’individu et la collectivité. Quelqu’un de bien formé est plus productif, mais surtout peut s’adapter aux changements. À signaler que c’est la première année en France que les dépenses publiques de formation professionnelle ne sont pas en baisse… notre main-d’œuvre comparée aux pays nordiques n’est malheureusement pas au niveau de ce qu’elle devrait être. Cela explique le nombre de chômeurs de longue durée qui, pour l’essentiel, appartiennent aux catégories les moins qualifiées. A chômage égal, la politique de formation peut accélérer les rotations, et limiter le chômage de longue durée.

 

F : Le modèle nordique intéresse-t-il les politiques français ?

 

A. L. : Énormément, qu’ils soient de droite ou de gauche d’ailleurs ! Pratiquement tout l’éventail politique, à l’exception de Laurent Fabius et de la gauche de la Gauche, font référence au système nordique. François Fillon, ministre des Affaires sociales sous le gouvernement Raffarin, Gérard Larcher, l’actuel ministre délégué à l’Emploi, au Travail et à l’Insertion professionnelle des jeunes, pour ne nommer qu’eux, sont des gens qui connaissent bien le modèle nordique et qui ont travaillé en étroite collaboration avec leurs homologues suédois notamment sur des directives comme le temps de travail, les services et autres, pour défendre nos systèmes sociaux. La collaboration franco-suédoise à cet égard est exemplaire. Les références du Premier ministre, Dominique de Villepin, au Danemark et à la flexicurité sont fréquentes…Les équipes proches de Nicolas Sarkozy, l’actuel ministre de l’Intérieur, font des visites régulières en Suède, Thierry Mariani est attendu pour juger sur pièces de la politique d’intégration menée en Suède ; Ségolène Royal a rendu visite à Ericsson (télécommunications) cet été et a rencontré le Premier ministre suédois, Göran Persson, etc., etc.

Nous sommes actuellement dans une période charnière en France où des réformes sociétales profondes sont nécessaires, le modèle nordique mâtiné de caractéristiques françaises pourrait être un modèle pour une Europe sociale plutôt que libérale.

 

Alain Lefebvre est l’auteur de deux publications sur la Suède et le Danemark aux éditions Liaisons sociales Europe : Le droit social en Suède et Le modèle social danois. Une troisième publication sur le modèle sociopolitique en Finlande est en cours.

 

* Faut-il brûler le modèle social français ? Alain Lefebvre & Dominique Méda aux Éditions du Seuil

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T
Il serait peut-être bien de se demander avant si les modèles sociaux danois et suédois sont efficaces... Et ce qu'en disent les danois et suédois qui en sont à sa marge !
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