Cette orientation de Ségolène Royal vers la social-démocratie a été brouillée par son éloge de Tony Blair et, surtout, par son engagement de respecter intégralement le " projet socialiste "
Pierre Bothorel, militant socialiste (Paris 20ème)
Je vote socialiste depuis plus de trente ans en espérant chaque fois que le PS va enfin choisir clairement une voie réformiste, en rejetant toute référence au marxisme et à la lutte des classes, comme l’a fait le SPD allemand dès 1959, lors de son congrès historique de Bad Godesberg. C’est chaque fois pour moi une déception.
Je suis partisan d’une social-démocratie inspirée de celle des pays nordiques (mais pas copiée). J’ai pu m’en faire une idée concrète grâce à mes séjours dans les laboratoires de mes collègues universitaires suédois, danois et finlandais. Avec Alain Rousset, actuellement président de la Région Aquitaine, nous avons pu transposer au bord du campus bordelais un système intégré et très efficace d’aide à la création d’entreprises innovantes, fondé sur les laboratoires de recherche publique, Bordeaux Unitec, à l’instar du Centre Ideon, mitoyen de l’université de Lund, en Suède. Ceci montre qu’il est possible de s’inspirer de réalisations de ces " petits " pays nordiques pour s’attaquer à un retard français grave, sur cet exemple l’accès à l’économie de la connaissance.
J’avais espéré que la défaite de 2002 allait conduire les responsables du PS à trancher entre un socialisme inspiré d’une vague lecture marxiste, héritée des années 60, encore marqué par la lutte des classes et une social-démocratie du réel(Dominique Strauss-Kahn). Mais au congrès du Mans, François Hollande avait obtenu un consensus mou qui ne résolvait rien. Je me suis inscrit au parti socialiste au printemps 2006 pour suivre de l’intérieur la préparation du projet socialiste et le choix du futur candidat à l’élection présidentielle. Cette absence de choix politique clair est malheureusement encore apparue dans le projet socialiste, mi-chèvre, mi-choux à l’automne 2006. Cependant ces deux choix politiques, incompatibles, allaient être clairement défendus pour la première fois lors de la primaire socialiste de novembre 2006 par Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. J’étais membre de Désirs d’avenir et il m’a été demandé à ce titre d’expliquer pourquoi je choisissais Ségolène Royal lors de cette primaire. J’ai écrit que je ne pouvais pas choisir Laurent Fabius, qui cherchait clairement un accord avec l’extrême gauche, et pas non plus Dominique Strauss-Kahn, tenant d’une social-démocratie jacobine, allant jusqu’à se montrer dédaigneux quand Ségolène Royal parlait de ses actions en Région. Or le modèle nordique repose sur une forte décentralisation au profit des collectivités territoriales. C’est la pierre angulaire de ce modèle qu’a d’ailleurs retenue l’Union Européenne en imposant le concept de subsidiarité (" les collectivités territoriales auront vocation à prendre les décisions pour l’ensemble des compétences qui peuvent les mieux être mises en œuvre à l’échelle de leur ressort ") ; ce concept n’a d’ailleurs jamais été expliqué vraiment aux Français, le microcosme politico - médiatique parisien étant foncièrement jacobin. La décentralisation prônée et pratiquée par Ségolène Royal n’était pas la seule raison de mon choix. Il me semble que les journalistes n’ont pas regardé de près les thèmes traités dans les réunions des groupes de Désirs d’avenir dès le printemps 2006.
Dans une des premières réunions parisiennes, Alain Lefebvre et Dominique Méda ont été invités à commenter leur livre " Faut-il brûler le modèle social français ? " où ils détaillent le modèle qui a si bien réussi aux pays nordiques. Le blog " Segonordic " créé par François Alex, a permis d’approfondir la connaissance des applications en Suède, au Danemark et en Finlande, classés parmi les cinq pays les plus compétitifs au monde (World economic forum), alors que la France n’est que sixième dans l’Union Européenne. A la même époque, c’est un ambassadeur de Finlande, Mikko Heikinneimo, qui a créé le groupe " Europe " de Désirs d’avenir à Paris. Il n’est donc pas étonnant que Ségolène Royal ait souvent cité le modèle nordique dès le printemps 2006 et qu’elle soit allé s’informer directement en Suède où les plus hautes autorités ont fortement apprécié sa visite, plus habitués au comportement généralement arrogant des personnalités politiques françaises envers leur " petit pays ".
Mais cette orientation de Ségolène Royal vers ce type de social-démocratie a été brouillée par son éloge de la politique de Tony Blair, jugée trop libérale par les socialistes français et, surtout, par son engagement après sa victoire à la primaire présidentielle de respecter intégralement le " projet socialiste " qui ne tranchait toujours pas entre les deux modèles de socialisme. Elle a probablement ouvert ainsi un boulevard politique à François Bayrou. On peut toujours rêvé qu’il n’en aurait pas été ainsi si elle s’était montrée sans ambiguïté partisane d’un socialisme moderne, ouvert sur le monde, en rupture avec l’idéologie refermée sur l’hexagone, dominante jusque là au PS.
La défaite profonde que viennent de subir les socialistes les conduit enfin à remettre en question les fondements de leur parti. François Hollande parle d’un nécessaire refondation, Dominique Strauss Kahn, d’un aggiornamento. Pour la première fois une social-démocratie moderne, du réel, a peut être une chance de s’imposer en France. Ce n’est pourtant pas sûr quand on lit ou qu’on entend s’exprimer dans les sections des militants dont je respecte l’engagement ancien et très concret mais toujours uniquement social, encore imprégnés de la lutte des classes.
Pourtant Jean Glavany, en 2005 reprenait l’affirmation de Martine Aubry que l’idéal du socialisme devait être " une société durable et juste. Economiquement efficace, socialement juste " (dans " Le cap et la route "). Ces deux personnalités du PS, anciens ministres de Jospin, ne peuvent pourtant pas être taxées de " social-libérales ". Le modèle nordique est souvent cité comme une référence, soit pour s’en inspirer, soit pour la refuser sous prétexte que la France est foncièrement différente des pays nordiques, par l’histoire, la culture sociale, etc. , ce qui est parfaitement vrai. Mais il faut tenir compte de l’évolution qu’a connu l’application de ce modèle depuis sa création. Anna Stellinger rappelle dans " la Fondation pour l’Innovation Politique – l’exemple scandinave, modèle ou alibi ? " que ce modèle qui a si bien réussi aux pays nordiques depuis une quinzaine d’années n’est plus celui de la grande époque d’Olaf Palme, celui dont débattent encore les politiques français, en particulier Ségolène Royal, les syndicats, comme la CGT ou des experts économiques. Anna Stellinger écrit : " Or la réussite économique et sociale des pays scandinaves n’aurait pas été possible sans les profondes réformes constitutionnelles, économiques et sociales menées depuis une quinzaine d’années.
Si l’Europe du Nord peut montrer un chemin à la politique française aujourd’hui, c’est celui de l’activation de toutes les catégories de la population (sur le marché de l’emploi : jeunes, femmes, seniors, personnes handicapées), de la responsabilité des entreprises, de la libre négociation des plans sociaux pour mieux assurer une " sécurité professionnelle ", et d’un Etat Providence certes présent mais dont les missions ont été sensiblement redéfinies " . J’ajouterai que je ne vois pas pourquoi les " recettes " choisies par ces pays pour s’engager avec succès dans l’économie de la connaissance dès les années 90, après des crises aussi graves que celles que nous connaissons actuellement en France, en privilégiant l’éducation de tous, l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation, ne devrait pas s’appliquer à notre pays, avec malheureusement quinze ans de retard.
Au cours des discussions sur une définition claire de ce que devra devenir le PS, les tenants d’une social-démocratie du réel (DSK) devront donc affiner leur projet. La mondialisation étant irréversible, les futurs responsables du PS devront proposer une politique "économiquement efficace, socialement juste ", capable de s’adapter à la mondialisation, aux changements continuels de l’environnement international. Faute de quoi, les socialistes ne seront pas crédibles. Et il y aura de nouveaux 22 avril et 6 mai.
Rendez vous dans quelques mois ? Quelques années ?
Pierre Bothorel
31/05/07