Le modèle scandinave sert d'alibi (Anna Stellinger, Figaro, 04/06/2007)

Publié le par François Alex

stellinger.jpgAvertissement au lecteur: le blog Gonordisk est un blog d'analyse technique consacré aux modèles nordiques. Créé à la demande de Ségolène Royal en mars 2006, il peut être considéré comme un blog ayant apporté à la campagne présidentielle de Ségolène Royal un soutien indirect au travers d'éléments factuels, intellectuels et techniques d'appréciation. Mais bien plus qu'un blog "ségolâtre", Gonordisk se veut un blog de "références" et c'est d'ailleurs à ce titre qu'il a été mentionné dans les Echos en juin 2006. L'appellation originelle "Ségonordic", jugée trop "groupie" en particulier par un lecteur belge, avait été délaissée au profit de l'appellation plus "oecuménique" de "Gonordisk".

L'article ci-dessous d'Anna Stellinger apporte un éclairage intéressant au débat sur les modèles nordiques. Il est assez critique vis-à-vis de l'interprétation de Ségolène Royal mais le fait que j'aie décidé de le mettre sur le blog Gonordisk ne signifie pas que j'adhère nécessairement aux thèses qu'il développe. Cet article d'Anna Stellinger doit être considéré comme une pierre à l'édifice et j'invite les lecteurs à réagir en y apportant leurs commentaires.

François Alex
04/06/2007, 14 H 45

Le modèle scandinave sert d'alibi

Les hommes politiques fran­çais cherchent à l'extérieur des frontières des modèles en matière économique ou sociale. La mode est aux pays du nord de l'Europe. Ségolène Royal fait souvent référence à la réussite de ces États providence. La Sécurité sociale professionnelle y serait née, le dialogue social plus avancé, le chômage des jeunes moins fort, les handicapés mieux traités.

Mais cet intérêt pour les pays scandinaves peut induire de graves malentendus si l'on oublie deux réalités : les réformes profondes engagées au début des années 1990 et le rôle des acteurs économiques et sociaux dans la gestion des problèmes collectifs. Or certains acteurs de la vie politique française dessinent leur politique d'emploi sur le modèle des pays de l'Europe du Nord, mais sans prendre en compte les réformes menées depuis une quinzaine d'années.

La Sécurité sociale professionnelle, à laquelle se réfère Madame Royal et qu'elle a observée dans le cas d'Ericsson en Suède, était un ­élé­ment central de son programme.

Le sujet est même devenu d'une actualité brûlante, avec l'annonce de 10 000 suppressions d'emplois à Airbus.

Un État fort et des reconversions pour les salariés financées sur fonds publics, telle est la Sécurité sociale professionnelle qu'il faudrait mettre en place, selon Mme Royal, pour éviter ces crises à l'avenir. Or, fonder cette démonstration sur le modèle scandinave est incorrect. S'il est vrai que l'exemple d'Ericsson est intéressant, ce n'est pas en ­raison de la responsabilité de l'État ou de l'investissement sur fonds publics. La Sécurité sociale professionnelle telle qu'on la trouve en Suède est bâtie sur la responsabilité de l'entreprise qui définit, sans que cela soit imposé par l'État, un système allant ­au-delà des simples allocations-chômage.

Les pays scandinaves ont de­puis une quinzaine d'années développé des politiques d'activation dans le but d'augmenter un taux d'emploi déjà parmi les plus élevés en Europe (79 % au Danemark, en Norvège et en Suède, 74 % en Finlande, 68 % en France).

Jeunes, femmes, seniors, tous se sont vus accorder des droits et des devoirs afin de rester en activité le plus longtemps possible. LO, le plus puissant syndicat suédois, souhaite ramener la Suède à un taux d'activité de 80 %. Le partage du travail est ainsi antinomique avec la politique scandinave, qui conjugue un faible chômage des jeunes avec un taux d'activité élevé des seniors. Il est donc étonnant d'entendre Ségo­lène Royal citer ces pays, alors qu'elle considère qu'en­courager le travail des seniors se traduirait par une augmentation du chômage.

Les pays scandinaves ont fait le pari inverse. Les jeunes Danois, moins touchés par le chômage que les ­jeunes Français (7 % de chômage des jeunes de 15-24 ans au Danemark, 20 % en France), ne trouvent pas un emploi parce que les seniors leur cèdent la place (puisque 60 % des seniors de 55-64 ans sont en activité au Danemark, contre 42 % en France), mais grâce à une palette de mesures actives, allant d'une ­faible imposition pour les sociétés à des devoirs d'activation pour les jeunes chômeurs.

Le modèle scandinave, dont on s'inspire trop facilement dans la présentation et l'argumentation de la politique sociale française, ressemble à beaucoup d'égards à l'État providence suédois tel qu'il était à l'époque de François Mitterrand, modèle qui n'a plus grand-chose en commun avec les politiques actuelles des pays du nord de l'Europe.

Dans ce sens, on fait valoir une ­image conventionnelle et réconfortante d'un modèle du Nord qui n'aurait pas changé depuis l'époque d'Olof Palme. On peut penser que l'expérience scandinave sert surtout d'alibi et se trouve prise en otage pour justifier implicitement la qualité du modèle français et sa capacité à survivre sans se remettre en question.

Par Anna Stellinger, directeur des recherches économiques et sociales à la Fondation pour l'innovation politique.

Publié le 04 juin 2007
Actualisé le 04 juin 2007 : 08h14
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Publié dans MODELES NORDIQUES

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