Voilà des années qu'Ezra Suleiman, professeur à l'université Princeton et à l'Institut d'études politiques à Paris, observe avec une extrême sagacité notre pays. Il s'en prend cette semaine à l'incapa
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Le modèle social français Voilà des années qu'Ezra Suleiman, professeur à l'université Princeton et à l'Institut d'études politiques à Paris, observe avec une extrême sagacité notre pays. Il s'en prend cette semaine à l'incapacité de nos élites à se remettre en question. Son dernier essai : « Le démantèlement de l'Etat démocratique », au Seuil. Ezra Suleiman Nostalgiques, les Français adorent contempler leur passé. Déjà, Tocqueville avait observé qu'ils n'admettent pas l'existence des périodes révolues et possèdent donc un formidable penchant à confondre rêve et réalité. Cela a souvent desservi la France dans la gestion de son économie. Comme d'ailleurs dans son appréhension de la situation militaire, ainsi que Marc Bloch l'a montré dans « L'étrange défaite ». Dans un récent sondage, 50 % des Français avouaient penser que leur pays vit en regardant derrière. Le plus étonnant, à vrai dire, c'est qu'une moitié pense le contraire. Il faut se méfier des belles formules, comme l'« exception française », le « modèle social français » ou le « modèle républicain ». L'attachement à des axiomes sacro-saints, s'il peut se révéler confortable, occulte la réalité et, surtout, empêche de trouver de vraies solutions aux vrais problèmes. Les Français sont friands de formules, parce qu'elles coulent dans le marbre des principes et des convictions. Cette abstraction flatte le sentiment de vivre un idéal. Et le pragmatisme devient un mal. Un pays en voie d'appauvrissement. Le « modèle social français » donne l'image d'une société soucieuse avant tout de solidarité, de générosité et d'humanisme. Avec un corollaire rassurant : cette société se distingue des pays anglo-saxons soumis au marché, au capitalisme et à l'« ultralibéralisme », qui sont autant d'oiseaux de mauvais augure. Les idéaux français recouvrent des aspirations vagues mais dotées d'une énorme charge symbolique. Ils offrent des alibis à l'immobilisme des forces politiques, ce qui explique pourquoi la France possède une droite et une gauche également conservatrices. Le pays n'est pas dépourvu d'atouts, mais il ne s'en sert pas pleinement. La productivité de sa main-d'oeuvre est parmi les plus élevées du monde industrialisé, mais le nombre d'heures travaillées a tellement diminué que la France ne peut plus se payer les loisirs qu'elle accorde. Le pays est aujourd'hui obligé de revoir les protections sociales qui ont été introduites dans des périodes plus fastes. Pourtant, ces protections découlent uniquement de la richesse d'un pays : les pays pauvres ignorent les garanties sociales. Le poids de ce truisme semble échapper à la France d'aujourd'hui, une France qui figure parmi les pays riches mais qui est en voie d'appauvrissement. Soit elle augmente sa richesse, soit elle est contrainte de diminuer encore des protections auxquelles elle tient tant. Le hic, c'est que chaque catégorie sociale semble se satisfaire du statu quo, y compris la classe dirigeante. Ce qui pose un problème : les dirigeants peuvent difficilement demander des sacrifices aux citoyens si, dans le même temps, ils défendent systématiquement les intérêts de leur corporation. Peut-on réformer un pays démocratique avec des moeurs qui relèvent d'une période prédémocratique ? Touche pas à mes privilèges ! A aucun moment les élites françaises n'ont remis en question le moindre de leurs avantages : mode de recrutement, primes, régimes de retraite... Une lecture des projets des partis politiques, y compris celui du PS pour son prochain congrès, est édifiante : ces thèmes sont à peine abordés par ces zélateurs de la justice sociale. Chaque catégorie de la population attend des autres qu'elles fassent des sacrifices. Quand l'exemple ne vient pas d'en haut, aucun projet de réforme n'est plus crédible. Ce corporatisme remarquablement verrouillé explique le double langage des élites françaises. D'un côté, elles sont pour le marché. De l'autre, elles tiennent un discours anti-anglo-saxon, et spécialement anti-américain. Comme pour dire : gardons nos spécificités, sinon on risque de devenir comme les Américains, c'est-à-dire une société nettement plus méritocratique. Une offre illimitée de rêves. Si les Français restent attachés à l'étatisme, c'est que l'Etat promet une offre illimitée de rêves. L'Etat fait croire qu'il se préoccupe aussi bien du sort des agriculteurs que de la transformation d'une société de yaourts en industrie de pointe. Dans un monde globalisé, la croissance ne peut pourtant plus reposer sur l'augmentation des dépenses publiques. Seule la France (encore une exception...) le pense encore. Les rêves de la société française et le corporatisme de ses élites sont les raisons principales qui interdisent tout changement de société. Pendant combien de temps la France peut-elle persister à différer les réformes nécessaires ? Va-t-elle continuer à augmenter la facture des générations futures ? Va- t-elle continuer à vendre ses bijoux et son mobilier pour payer ce que son travail ne lui permet plus de financer ? Je ne sais pas s'il faut à la France une rupture, mais il est certain que, sans une modification profonde de l'esprit conservateur ambiant, le pays risque de perdre sa richesse, son bien-être et ce qui reste de son modèle social. Ce qui lui manque ? Peut-être le courage et le sens de la justice. Ce que le peuple demande à ses responsables politiques dans toute démocratie © le point 04/08/05 - N°1716 - Page 56 - 766 mots
La défaillance des dirigeants