Elle court, elle court la mode des modèles. Français, japonais, allemand, suédois, danois... ou anglo-saxon, social ou libéral, n'en jetez plus... (Le Monde, 04/10/2005)
Voilà un article du Monde fort intéressant car il prend du recul par rapport à la notion de "modèle"... J'ai lu quelque part que la notion de "mandarinat" qui paraît caractériser le modèle administratif français aurait été "importée" au 17ème siècle par des Jésuites français ayant effectué des missions d'observation en Chine... Il s'agissait bien de "mandarins" au sens propre !
Paris, mardi 22 août 2006,
DECRYPTAGE
Mais c'est quoi, au fait, le « modèle social français » ?
Article paru dans l'édition du 04.10.05 (publié le 22/08/2006)
Mais il faudra attendre bien des années pour qu'une véritable théorisation de ce concept apparaisse. De fait, comme le souligne Bruno Amable, professeur d'économie à l'université Paris-X-Nanterre, « les théories sur les modèles ont naturellement pullulé en période de crise ou lorsque de nouveaux pays vus comme de sérieux conc urrents sont arrivés sur le devant de la scène économique ». Les Etats-Unis ont commencé à s'intéresser au modèle japonais quand ils ont nourri la crainte de pouvoir être dépassé par l'archipel nippon. Il fallait bien alors découvrir quel secret pouvait se cacher derrière la vitalité du Japon. « A la fin des années 1980, les chercheurs ont essayé de comprendre pourquoi dans tel pays le chômage était plus bas, pourquoi les conflits sociaux étaient moindres... C'est ainsi que l'idée de modèle, d'une cohérence du système, est née », poursuit M. Amable. C'est d'ailleurs à cette époque que deux ouvrages qui font aujourd'hui référence sur le sujet sont publiés. Capitalisme contre capitalisme (Le Seuil, 1991), de l'économiste français Michel Albert, développe les mérites du modèle rhénan qu'il oppose au modèle libéral anglo-saxon ; l'ouvrage du Suédois Gosta Esping-Andersen, Les Trois Mondes de l'Etat-providence : essai sur le capitalisme, paru en 1990 en anglais et traduit en français neuf ans plus tard (!! NDLR) (PUF, 1999), où l'auteur s'essaie à une typologie des différents Etats-providence existant en Occident et tente de rendre compte des effets présents et à venir de leurs différences. Cet engouement pour les modèles quels qu'ils soient recèle en filigrane l'illusion, qui s'est bien souvent révélée absurde par la suite, de pouvoir prendre et appliquer dans son propre pays ce qui paraissait fonctionner mieux ailleurs. Au-delà de cet aspect un peu folklorique de la mode des modèles, le pot commun de tout modèle social se décline autour d'un ensemble d'institutions, de principes et de pratiques dans le domaine économique et social. Si tous les penseurs sont peu ou prou d'accord avec cette définition, les domaines pris en compte varient significativement. Pour Stéphane Lollivier, directeur des statistiques démographiques et sociales à l'Insee, « il n'y a pas de définition très précise de ce qui fait un modèle social. Sans trop se tromper, on peut dire qu'il se construit à partir de normes sociales implicites. A cet égard, on peut distinguer une approche continentale avec l'idée que c'est à la société de compenser certaines disparités, et une approche anglo-saxonne, qui considère que seuls les individus sont responsables de leur état ». Si l'on tente de regarder ce qui se trouve dans le panier de la ménagère du modèle social, on arrive quand même à trouver ces indispensables ingrédients que sont le marché de l'emploi ou la protection sociale. A cela s'ajoutent, selon les spécificités locales et... les travaux universitaires, une dimension redistribution, famille, éducation et formation. Certains, à l'image de M. Amable, insistent même sur l'importance d'autres aspects tels que le système financier, ou la concurrence sur le marché des produits. Cet ensemble au périmètre variable est fait d'éléments plus ou moins cohérents entre eux. Pour Bernard Gazier, professeur de sciences économiques à l'université Paris-I, « l'idée d'un modèle statique est fausse. Son architecture est toujours formée d'un empilement complexe d'institutions non pas figées mais dynamiques ». L'exemple du modèle anglais illustre parfaitement ces caractéristiques. L'instauration d'un salaire minimum et l'injection d'une forte dose d'emploi public n'ont pas déstabilisé le modèle britannique. « Il y a une vraie élasticité de Tony Blair et du modèle anglais », commente M. Gazier. Souvent floue, polymorphe, à quoi sert finalement la notion de modèle ? Si l'abstraction qui l'entoure peut flatter le sentiment de vivre un idéal, quitte parfois à brouiller la réalité, il reste utile pour structurer une société. « A condition d'avoir toujours en tête qu'un modèle est toujours daté et de se réserver la possibilité de pouvoir basculer vers autre chose », précise Bernard Gazier. Parce que chacun y met ce qui l'arrange et n'y prend que ce qu'il veut, c'est aussi un formidable réservoir d'arguments, qui parfois concourt à enrichir le débat. A condition de ne pas prendre uniquement ce concept au sens de « modèle à suivre ».
lle court, elle court la mode des modèles. Français, japonais, allemand, suédois, danois... ou anglo-saxon, social ou libéral, n'en jetez plus, chacun devrait pouvoir en trouver un à son goût en magasin. Et chacun ne manquera pas d'en vanter les mérites à son voisin. Cette frénésie pour un idéal, une sorte de formule magique où cohérence et unité seraient les maîtres mots, ne date pas d'hier. Dès le siècle des Lumières, les racines de ce qui deviendra un peu plus tard le socle social français sont plantées.
Catherine Rollot
