Jacques Marseille, professeur d'histoire économique et sociale à la Sorbonne, clôt le débat sur le modèle social français lancé par Le Point tout au long de l'été.

Publié le par François Alex

Le modèle social français
Autopsie d'un cadavre

Jacques Marseille, professeur d'histoire économique et sociale à la Sorbonne, clôt le débat sur le modèle social français lancé par Le Point tout au long de l'été.

 

Jacques Marseille

En 1875, alors que la France était entrée dans ce qu'on appelait à cette date la « grande dépression », une dépression qui, à de multiples égards, est bien proche de celle que nous subissons depuis un quart de siècle, la Chambre syndicale du commerce d'exportation, confrontée à une douloureuse recomposition de l'espace économique mondial, écrivait : « L'Anglais fabrique pour l'homme qui entre dans la civilisation, le Français pour celui qui commence à la comprendre. » C'est dire à quel point l'« arrogance » et l'aveuglement qui sont les marques de fabrique des porte-parole officiels de notre « modèle » ont des racines anciennes.

Les racines du modèle français. C'est en effet au XIXe siècle, et non en 1945, comme on l'écrit trop souvent, qu'il est planté en terre. Au moment où la première mondialisation se traduit par une forte baisse du coût des transports et des communications (en 1914, le télégraphe et le téléphone relient les principales places mondiales presque aussi instantanément que l'Internet aujourd'hui), une explosion des échanges commerciaux qui fait apparaître la... Chine comme un épouvantail (les exportations mondiales sont multipliées par 4 entre 1870 et 1913) et une phénoménale croissance des flux financiers et migratoires, la France, comme aujourd'hui, repousse ce qui lui semble être un défi au progrès social. Elle choisit alors de protéger son agriculture, ses bourgades et tous ses petits.

A cette date, l'homme qui incarne le mieux le modèle français est Jules Méline, un républicain conservateur qui fait voter en 1892 le tarif destiné à protéger les paysans de la concurrence internationale. En 1906, il écrit « Le retour à la terre », dans lequel on peut lire en conclusion : « La prospérité publique est semblable à un arbre : l'agriculture en est la racine, l'industrie et le commerce en sont les branches et les feuilles ; si la racine vient à souffrir, les feuilles tombent, les branches se détachent et l'arbre meurt. » José Bové ne dirait pas mieux.

Priorité accordée à la sauvegarde du monde paysan, confiance illimitée à l'Etat issu de la monarchie d'Ancien Régime et de la Révolution - un Etat qui transcende les individus et reçoit d'eux comme une sorte d'onction laïque -, allergie au risque qu'incarne l'économie dite libérale et système scolaire dont la vocation première est de donner à l'Etat les « serviteurs » dont il a besoin : tels sont les piliers historiques du modèle français.

Un modèle qui semble faire ses preuves en 1929, quand le krach financier de Wall Street fait vaciller les Etats-Unis et fait dire à Paul Claudel, alors ambassadeur de France à Washington : « Il semble que nous nous rapprochons d'une époque où d'une manière absolue la machine tend à éliminer le travailleur. Que deviendront les foules ainsi déversées sur le marché ? Et qui consommera ces produits pour lesquels on n'a plus besoin de producteurs ? Que de problèmes angoissants nous réservent l'avenir et la manipulation de ces foules à verser et reverser sans cesse d'un rayon économique à l'autre. »

A cette date où le président du Conseil André Tardieu oppose au monde anglo-saxon les vertus de notre « île heureuse », la France a réalisé son rêve : devenir une société d'équilibre et de stabilité dans un monde bouleversé par l'industrialisation et l'urbanisation. La structure de la population active en est la plus parfaite des démonstrations. Au recensement de 1936, cette structure est incroyablement équilibrée : 32 % des Françaises et des Français travaillent dans l'agriculture, 34 % dans l'industrie, 34 % dans les services. Sur une population totale de 41,5 millions d'habitants, 52 % vivent dans les villes, 48 % à la campagne. Certes, le revenu moyen par habitant est à cette date au même niveau qu'en 1920 (l'équivalent de 3 420 euros d'aujourd'hui) et supérieur seulement de 22 % à celui de 1913. Certes, la part de la France dans les exportations mondiales a chuté de 6,3 % en 1925 à 3,7 % en 1937, mais cette France protégée par la ligne Maginot semble bien éternelle, comme la cathédrale de Chartres et Le Mont-Saint-Michel.

C'est pourtant cette première version du modèle français qui est balayée en 1940 et fait écrire au grand historien Marc Bloch, fusillé par les Allemands en juin 1944 : « Ayons le courage de nous l'avouer, ce qui vient d'être vaincu en nous, c'est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, ses politicailleries à courtes vues, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes » (« L'étrange défaite »).

Charles de Gaulle et Maurice Thorez au secours du modèle. En 1945, toutefois, deux bonnes fées font alliance pour restaurer les piliers du modèle, Charles de Gaulle, qui sanctuarise l'Etat comme garant de l'intérêt général, et Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste, qui fait du statut du fonctionnaire, de son emploi garanti à vie et de son avancement à l'ancienneté, le modèle de la condition salariale.

Le premier affirme le 25 juillet 1944, devant les membres de l'Assemblée consultative, vouloir « mettre à la disposition de la nation la direction et l'exploitation des grandes richesses communes et suspendre le jeu de ces vastes conjonctions et combinaisons d'intérêts qui n'ont que trop pesé sur l'Etat et les citoyens » et confesse en 1963 à son secrétaire d'Etat à l'Information : « Que voulez-vous que j'y fasse, les entrepreneurs n'entreprennent pas... En France, il faut être l'Etat pour entreprendre de grandes choses. »

Le second est à l'origine du statut général de la fonction publique sanctionné par la loi du 19 octobre 1946. Conforme aux principes alors défendus par la CGT, il garantit l'emploi à vie sans définir les contreparties que la collectivité est en droit d'exiger et associe les représentants syndicaux à la gestion d'une carrière du cours de laquelle le mot performance doit être banni.

Contrairement à ce qu'affirme Bernard Maris (Le Point du 28 juillet), la Sécu, dont les origines sont à la fois allemandes et... anglo-saxonnes, ne fait pas partie du modèle français, tant la nécessité d'une Sécu providence est alors au monde la chose la mieux partagée.

Décidée à laver les multiples taches à effacer - le déclin des années 30, l'effondrement de 1940 et les sombres années de l'Occupation -, la France se lance alors avec bonheur dans le défi des Trente Glorieuses. Des communistes aux gaullistes, chacun veut que la France redevienne un pays fort et respecté, un pays où c'est l'Etat plus que le marché qui décidera de la distribution des dividendes du progrès. C'est Maurice Thorez qui, le 21 juillet 1945, à Waziers, appelle les ouvriers à cesser leurs grèves et à produire le plus possible parce que « produire, c'est la forme la plus élevée du devoir de classe, du devoir de Français ». C'est le haut fonctionnaire Simon Nora qui entre dans l'administration « comme on entre en religion, pour continuer le combat ».

Programmer l'espérance, retrousser ses manches, multiplier les bébés, effacer la honte de l'« étrange défaite », tels sont alors les ressorts qui permettent au modèle français de combler son retard et de hisser la France au 4e rang des puissances économiques mondiales... au prix toutefois d'une inflation qui permet aux salariés comme aux patrons de « moudre le grain » sans peine et d'esquiver les inévitables désagréments de la concurrence internationale par la dévaluation, l'autre marque de fabrique du modèle français depuis 1945.

Les socialistes creusent la tombe du modèle. Avec l'élection de François Mitterrand en 1981, la France, écrit Jacques Lesourne avec humour, « peut être qualifiée d'Union soviétique qui a réussi ». A la limite, la SNCF en est le plus fort symbole. Elle est capable de produire cette merveille technique qu'est le TGV, mais le coût du travail y atteint 60 % des dépenses totales et son augmentation y absorbe les économies qui résultent des progrès de la productivité.

Deux ans plus tard, en 1983, après les dévaluations qui ont sanctionné les politiques de relance keynésienne à contre-courant de celles qu'ont menées les pays dits libéraux, la conversion des socialistes à l'Europe, au marché puis à l'euro, bref, la conversion au réel, assassine le modèle. Depuis cette date, gouvernements de gauche comme de droite ont tout mis en oeuvre pour que le marché gagne en influence. Tout en affirmant le contraire. Orphelins de l'inflation qui permettait les déficits sans pleurs, orphelins des communistes et des gaullistes qui avaient si bien condamné la Corbeille et clamé les vertus de l'Etat, du Plan et du service public, les Français s'enkystent depuis lors dans la nostalgie du passé, consolent leurs peines dans la consommation d'antidépresseurs, dont ils sont devenus champions du monde, et se demandent désormais avec anxiété à quel(s) saint(s) se vouer

 

© le point 25/08/05 - N°1719 - Page 90 - 1446 mots

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Publié dans MODELE SOCIAL FRANCAIS

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