Le corpus keynéso-wicksellien permettra aux pays nordiques de concevoir une politique sociale de gauche débarrassée du discours révolutionnaire issu du marxisme
| Numéro 52 - 2e trimestre 2006 |
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Numéro 52 - 2e trimestre 2006
LE MODÈLE NORDIQUE
Introduction - Le monde scandinave
Nec falso, nec alieno, la devise de la reine Christine de Suède symbolise à merveille la vision que l'on a, en France notamment, de la politique des pays nordiques. On assimile en effet ces pays à une certaine forme d'honnêteté et de simplicité dans la gestion des affaires publiques et à un maintien de relations entre les partenaires sociaux fondées sur la confiance. On crédite également ces pays d'un fort sentiment national, de la conviction d'appartenir à un monde particulier et original, conviction qui nourrit des diplomaties très indépendantes dont la traduction la plus immédiate est un euroscepticisme plus ou moins affirmé. Objet de ce dossier, le monde scandinave, ou plus généralement le monde nordique puisque nous lui avons adjoint la Finlande, constitue un ensemble homogène dans sa façon de vivre et de gérer les problèmes mais est à bien des égards plus contrasté que l'on pourrait croire. La Norvège est un pays très à part, du fait de son refus répété de rejoindre l'Union européenne et de son statut de troisième exportateur mondial de pétrole. Le Danemark, qui eut à subir, comme la Norvège, l'Occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, a rejoint dès les années 1970 l'Union européenne. Il fut un temps un des défenseurs les plus militants des politiques conçues à Bruxelles - surtout, il faut bien le dire, quand il était un des principaux bénéficiaires de la politique agricole commune. La Finlande a dû faire preuve d'une très grande habileté politique dans les années de l'immédiat après-Seconde Guerre mondiale pour sauvegarder sa vie démocratique. Cette habileté eut un prix, celui de devoir pendant la guerre froide perdre toute autonomie de politique étrangère et ménager les susceptibilités soviétiques. La Suède, qui cultive depuis bientôt deux cents ans une neutralité militaire lui ayant permis de traverser sans dommage les troubles du XXe siècle, reste du fait d'un passé glorieux au XVIIe et au XVIIIe siècles le pays le plus emblématique de la zone. Par-delà les différences existe un modèle nordique qui est né principalement des pratiques de la social-démocratie suédoise. à la fin du XIXe siècle, les mouvements socialistes nordiques connaissent une évolution originale combinant le lien très fort avec les syndicats qui caractérise le travaillisme anglais et l'attachement à une production théorique fournie proche de la démarche allemande. Ils peuvent s'appuyer sur la remarquable production intellectuelle de l'école économique scandinave issue des travaux du Suédois Wicksell. D'une réflexion très poussée sur la nature de l'égalité entre l'épargne et l'investissement, ce dernier va initier tout un cadre de pensée qui sera à l'origine du keynésianisme. Le corpus keynéso-wicksellien que les Anglais diffuseront à la surface de la planète à partir des années 1930 sera le fondement des programmes sociaux-démocrates, permettant aux pays nordiques de concevoir une politique sociale de gauche débarrassée du discours révolutionnaire issu du marxisme. Cette politique conjugue un État providence très développé qui met la population à l'abri du besoin et des politiques économiques conjoncturelles actives qui la protègent de la première source de pauvreté que constitue le chômage. Un mélange de théorie économique très élaborée, de pragmatisme militant et d'adhésion du corps social aux réformes due à une circulation permanente de l'information au sein des appareils syndicaux assure la renommée des sociaux-démocrates suédois, qui ne quittent presque pas le pouvoir des années 1930 à aujourd'hui et incarnent le modèle scandinave première manière. Ce modèle a ses adeptes en France dans les années 1970 et la classe politique de l'époque s'y réfère volontiers. Les années 1980, marquées par les succès des politiques économiques anglaise et américaine, effacent la référence nordique, d'autant plus facilement qu'elle réapparaît de piteuse façon au travers des déroutes de la couronne suédoise et du markka finlandais lors de la tempête monétaire européenne de septembre 1992. Pourtant, près de quinze ans après ce décrochage monétaire, le modèle scandinave est de retour. Mais sous une autre forme. Ne voulant pas vanter les succès anglais, nos dirigeants n'hésitent pas à mettre en lumière le taux de chômage danois, la cohésion sociale suédoise ou les succès des groupes industriels finlandais qui, dans des secteurs comme la téléphonie ou les ascenseurs, occupent des positions dominantes sur le marché mondial. C'est qu'après la crise de 1992, les pays nordiques ont amorcé une sévère mutation de leurs économies, abandonnant les références keynésiennes et des politiques de relance de plus en plus inflationnistes, et cherchant à rendre plus efficaces leurs États providence. C'est cette mutation qu'aborde ce dossier. Les articles qui le composent, même s'ils ont chacun leur manière d'appréhender la réalité, permettent de mettre en évidence les caractéristiques fortes des réformes qui ont alors été accomplies et de dessiner les contours du deuxième modèle scandinave. La première caractéristique des réformes a été une volonté de réorienter la politique budgétaire. à la fin des années 1980, le Norvégien Haavelmö obtenait le prix Nobel d'économie pour avoir entre autres établi que toute augmentation des dépenses publiques, en situation de sous-emploi, conduisait à une augmentation équivalente de la production. Pourtant, dès le début des années 1990, la Scandinavie, empêtrée dans des déficits publics croissants et une quasi-récession, ne croit plus aux idées de Haavelmö. Elle rompt radicalement avec la vision associant activisme budgétaire et plein emploi, et fait du redressement des finances publiques une priorité. Aisé en Norvège compte tenu des revenus pétroliers, ce redressement a été général. Et à l'exception de la Norvège, il s'est accompli non dans une augmentation des recettes fiscales mais grâce à une baisse drastique des dépenses de l'État. Le résultat le plus rapide et le plus net a été la disparition des déficits budgétaires et une réduction du poids de la dette publique dans le PIB. La deuxième caractéristique du nouveau modèle scandinave est une recherche systématique de l'amélioration du fonctionnement du marché du travail par une flexibilité accrue. De la quasi-disparition du statut de la fonction publique en Suède à la quasi-absence de contrainte dans les licenciements au Danemark - situation ancienne puisqu'elle repose sur un accord entre le patronat et les syndicats remontant à 1899 -, ce qui structure les marchés du travail nordiques c'est la liberté généralisée qui y règne, liberté des employeurs de licencier, liberté des salariés de changer d'entreprise. En échange de cette souplesse, les États maintiennent et subventionnent des systèmes généreux d'indemnisation du chômage et développent de coûteuses politiques de l'emploi où se multiplient stages et formations. Au Danemark, la politique de l'emploi a un poids de PIB supérieur à celui de la politique française de l'emploi, malgré un taux de chômage deux fois moindre. La troisième caractéristique est le consensus qui marque les relations sociales dans ces pays. La tradition marxiste y est faible. La Norvège et la Finlande, qui avaient une frontière commune avec l'Urss, ont cherché à s'en préserver, la première en adhérant à l'Otan, la deuxième en soignant sa stratégie diplomatique. Les partenaires sociaux n'envisagent de se rencontrer que pour parvenir à un accord équitable. La quatrième caractéristique est un rapport complexe à l'Europe et, sur le plan économique, à l'euro. Le refus de l'euro par le Danemark et la Suède est à l'origine moins économique que politique. Et le Pacte de stabilité et de croissance est respecté par ces deux pays alors qu'il est ignoré par nombre de pays de l'Euroland, au premier rang desquels les deux principaux acteurs de l'UEM que sont la France et l'Allemagne. Ce refus pourtant commence à être défendu sur des aspects économiques par certains dirigeants nordiques, mettant en avant les difficultés d'une économie finlandaise en quasi-récession et perdant régulièrement des parts de marché sur un marché russe redevenu porteur. L'euro est un élément de clivage du jeu scandinave, les populations le refusant quand les gouvernements sont toujours convaincus de sa nécessité. L'enseignement à tirer de ce dossier est probablement qu'à ce stade de son développement économique, la France a besoin de baisser ses dépenses publiques et de flexibiliser son marché du travail. Mais elle n'a pas hérité de par son histoire du consensus scandinave. D'ailleurs, sur place, dans les pays nordiques, le doute s'installe : n'annonce-t-on pas des lendemains électoraux qui déchantent pour les gouvernements en place, notamment à Stockholm ?
