elle a beau être de plain-pied dans le Parti socialiste, elle a fondé son cheminement politique sur la démocratie participative, autrement dit sur la vérité venue d'en bas
| La rédaction web des Echos - 26 avril 2006 |
Sarkozy, Royal : les raisons d'un engouement L'ANALYSE DE FRANÇOISE FRESSOZ |
De sondages en sondages, le duel s'installe : Sarkozy contre Royal ; Royal contre Sarkozy. A la une des journaux, il n'y en a que pour eux. Ces deux quinquagénaires éclipsent tous les autres. Ils font figure de candidats installés alors que ni l'un ni l'autre n'est investi. Ils semblent déjà avoir franchi la barre du premier tour alors que le nombre et le profil des candidats qui postuleront en avril 2007 ne sont même pas connus. Alors, on s'interroge : illusion sondagière ou désir de fond ? A un an de la présidentielle, la réponse est forcément prudente car l'histoire est pleine d'illusions perdues : douze mois avant le scrutin, Raymond Barre (1988), Edouard Balladur (1995) et Lionel Jospin (2002) faisaient la course en tête. Ils n'ont pourtant pas réussi à se qualifier pour le second tour. Et que dire de certains duels souhaités par les Français - Jacques Delors contre Edouard Balladur par exemple - et qui n'ont jamais eu lieu. « Tout se joue dans les trois derniers mois », affirment les experts. Si Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal s'imposent pourtant aujourd'hui avec autant de force, ce n'est pas un hasard.
Prenons d'abord leur âge : 51 ans pour Nicolas Sarkozy, 52 ans pour Ségolène Royal. Un effet rajeunissement de la vie politique qui, après le double mandat chiraquien, correspond bien à l'air du temps. Par comparaison, Laurent Fabius (59 ans) passerait presque pour un vieux. Et que dire de Lionel Jospin (68 ans) ? Ensuite, la nouveauté. A vrai dire, ni l'un ni l'autre ne sont des novices : Nicolas Sarkozy est entré en politique en 1977, Ségolène Royal en 1982, tous deux ont été (ou sont encore) ministre mais le premier a su construire un discours neuf fondé sur la rupture avec le chiraquisme et la seconde incarne, parce qu'elle est une femme, une promesse de changement. Cet espoir de lendemains différents est un puissant antidote au déclinisme ambiant.
L'un et l'autre ont aussi la particularité de ne pas être exactement comme les autres : Nicolas Sarkozy a beau être chef de parti, il a construit toute son image sur l'opposition à l'establishment : il est le petit qu'on a voulu écraser et qui s'est hissé au sommet à la seule force du poignet. En pleine contestation des élites, le message plaît. A sa façon, Ségolène Royal est, elle aussi, une marginale : elle a beau être de plain-pied dans le Parti socialiste, elle a fondé son cheminement politique sur la démocratie participative, autrement dit sur la vérité venue d'en bas. « Chaque citoyen est expert de ce qu'il dit »- par opposition à celle venue d'en haut aujourd'hui si décriée.
Autre point commun : les valeurs. Dans ses derniers discours, Nicolas Sarkozy appelle à la « réforme juste », à « la rupture qui débouche sur de nouvelles sécurités ». Dans son intervention de Privas, Ségolène Royal parle « d'ordre juste » et de « sécurité durable ». Troublante similitude qui traduit une même intuition : dans un monde en plein bouleversement qui charrie un maximum d'insécurités, la demande de repères a rarement été aussi forte. 2007 pourrait bien enterrer une bonne fois pour toutes l'esprit libertaire de mai 1968. A droite et à gauche, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal sont ceux qui l'ont le mieux compris : ils exaltent, sans complexe, des valeurs traditionnelles : le travail, la famille, la discipline, la sécurité tout en évitant de s'enfermer, sur les sujets de société, dans un discours trop réactionnaire. « Il nous faut être à l'écoute de toutes les différences », dit par exemple Nicolas Sarkozy en se souvenant que lorsque la gauche avait adopté le pacs, la droite avait donné « l'impression de refuser une évolution considérée comme inéluctable par nombre de jeunes ».
Il y a pourtant une faiblesse commune à ces deux profils : si l'un et l'autre savent très bien parler le langage des Français, leur vision internationale est beaucoup moins affirmée. Quel projet portent-ils ? Quel rôle assignent-t-ils à la France, avec quels moyens, en s'appuyant sur quels alliés ? Il est curieux qu'une élection de cette nature suscite, à un an de l'échéance, aussi peu de vision. C'est comme si le « non » au référendum européen avait tout rétréci et confiné le pays dans les limites de ses frontières. Si la situation internationale se tend et si cette faiblesse n'est pas corrigée, elle risque de devenir un vrai handicap et de laisser le champ libre à d'autres profils plus experts. Ceux de Lionel Jospin, de Laurent Fabius, voire de Dominique de Villepin, même si les chances de concourir du Premier ministre apparaissent très faibles.
Enfin, si les deux chouchous des sondages s'appuient sur des ressorts qui sont proches, leur situation n'est pas strictement identique. Nicolas Sarkozy a démarré le combat présidentiel très tôt, dès 2002, et il a déjà remporté plusieurs manches : il contrôle l'UMP, il domine ses rivaux, il a un noyau d'électeurs bien structuré. Il a toutes les chances de passer du stade de candidat virtuel à celui de candidat tout court. Ségolène Royal n'en est pas là : elle a beau caracoler en tête des sondages et ratisser large, elle a une bataille interne à mener. Ses concurrents au sein du parti sont à la fois nombreux et aguerris : Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, Lionel Jospin, pour parler des plus sérieux, sans oublier Bernard Kouchner, Jack Lang, Martine Aubry et même François Hollande qui, avec sa double casquette de compagnon et de premier secrétaire, n'a pas le rôle le plus facile. Au début, tous ont été tétanisés par la royale envolée mais on entend désormais les proches de Laurent Fabius et de Dominique Strauss-Kahn affûter leurs armes sur l'air de : « pas de fond »..., « trop à droite »..., « trop médiatique »..., trop « Blanche-Neige et les sept nains ». La confrontation est prévue en novembre prochain. Pour avoir une chance d'en sortir vivante, Ségolène Royal va devoir les battre sur leur propre terrain : celui des idées. Elle a soulevé des attentes parce qu'elle est apparue comme celle qui pouvait réconcilier le socialisme et la modernité. Reste à y mettre le contenu.

Sarkozy, Royal : les raisons d'un engouement