Copenhague (Danemark),
envoyé spécial.
« Le modèle danois, c’est le consensus. » Perben Volberg, membre du département international du syndicat LO, le plus important syndicat du Danemark, ne dit pas cela pour en dénoncer les méfaits. Il explique tranquillement ce qui fait, selon lui, le secret de la paix sociale danoise : le rôle des syndicats. Ces derniers ne cherchent pas à influer sur le cours des événements économiques. Ils se contentent de gérer les décisions patronales et d’obtenir un maximum de sécurité pour leurs adhérents. Pas question, par exemple, de s’opposer à une fermeture d’entreprise. D’ailleurs, le mot qui revient constamment dans les discussions est « marché du travail ». Une sorte de d’entité élevée au rang de dieu tout puissant auquel tout le monde devrait se soumettre. Ainsi, lorsque Volberg se félicite de la situation économique - « Nous n’avons pas de problème avec le chômage », dit-il -, il faut lui faire préciser que si les travailleurs immigrés ont des difficultés, « c’est parce qu’ils ne sont pas attractifs pour le marché du travail ». Comble du paradoxe, le nouveau siège de LO, architecture moderne et fonctionnelle, a été érigé dans ce qui était autrefois une zone industrielle. Une friche où se construisent maintenant des immeubles de luxe !
trop de flexibilité, pas assez de sécurité
Le modèle danois est résumé par un mot : « flexsécurité ». Les patrons peuvent licencier comme ils le veulent, quasiment sans préavis, les salariés sont assurés de percevoir une allocation. En contrepartie, ils sont tenus de participer à des stages de formation pour trouver un emploi dans un autre domaine. L’ensemble peut paraître séduisant. Mais ce n’est que la face visible du décor. L’envers est beaucoup plus rude. « Quand on touche une telle allocation, il n’est pas facile de vivre, au Danemark les prix sont élevés », explique Toreen, membre de l’organisation de jeunesse du Parti socialiste du peuple. « En réalité, il y a trop de flexibilité et pas assez de sécurité. » Et le jeune homme de démonter les arguments mis en avant par le gouvernement et le patronat, dont l’axiome de base est : « Les jeunes sont feignants, il faut donc les fouetter. » En conséquence, lorsqu’on a entre
20 et 25 ans, on ne touche que la moitié de l’allocation de chômage. Encore faut-il préciser que cette allocation, versée par les syndicats, n’existe que si le salarié a pu cotiser, c’est-à-dire si son salaire le lui permettait. Sinon, il faut aller quémander une aide auprès de la municipalité. Comme si ça ne suffisait pas, le pouvoir veut maintenant étendre cette mesure jusqu’à l’âge de 29 ans.
culpabiliser
le salarié
« En fait, il y a toujours le même nombre de chômeurs au Danemark, explique Toreen. Ceux qui n’ont pas travaillé depuis plus de dix ans, ceux qui ont des déficiences physiques ou des problèmes de santé et ceux qui sont en formation suite à un licenciement ne sont pas comptabilisés dans les statistiques du chômage. »
Le côté vicieux du système est patent : il consiste à culpabiliser le salarié. Benny a trente ans. Nous l’avons rencontré dans un de ces fameux centres de formation censés aider à retrouver un emploi. Salarié dans le secteur de la restauration, il a d’abord fait plusieurs petits boulots. Il a finalement été licencié et, malgré ses recherches, n’a pas trouvé un nouvel emploi. Que dit-il ? « C’est de ma faute. Il faut que j’apprenne à être patient, à faire les choses autrement. Mais comme il me fallait une aide pour vivre, je suis venu dans ce centre. » Au fil de la discussion, il admet cependant que, contrairement à la propagande dominante qui explique que vouloir garder un travail tout le temps et s’y épanouir n’est pas possible, « si on trouve une bonne place, on a envie d’y rester ».
un paradis pour
les patrons
Hannah, dix-neuf ans, ne dit pas autre chose. Après une adolescence chaotique, la naissance d’un enfant il y a un an, elle a décidé d’être infirmière. En attendant d’intégrer une école, et pour pouvoir toucher une aide, elle suit un stage. « Mon loyer est cher, à la fin du mois il ne me reste pas grand-chose. Je survis... » L’avenir lui fait peur. « Je préfère ne pas penser au fait qu’on me dise que je ne peux pas être infirmière et devoir tout recommencer. » Ni Benny, ni Hannah ne sont aujourd’hui recensés comme chômeurs.
Le Danemark est en réalité un paradis pour les patrons. Ils ne paient pratiquement aucune charge, les structures sociales sont à la charge des salariés et, le système reposant sur l’adoration du marché du travail dont ils détiennent les clés, ils profitent de tout. Il existe ainsi un programme baptisé « programme de formation à un travail » qui permet à une société d’employer un chômeur pendant un mois sans débourser une couronne (la monnaie locale) puisque le salaire est à la charge de la collectivité, puis d’estimer, au terme de cette formation, que la personne ne fait pas l’affaire.
« La plupart des sociétés ont de bonnes intentions », veut croire Henriette, formatrice dans un centre. Reste que l’idée de base est la suivante, comme elle le souligne : « Un chômeur peut avoir des desiderata qui ne correspondent pas à sa personnalité. Il faut donc lui apprendre à être réaliste. De même, on ne peut pas rester les bras croisés en disant "je veux être architecte" alors qu’il n’y a pas de place. » Pas étonnant, dans ces conditions, que les boîtes d’intérim deviennent de plus en plus importantes, parallèlement au travail au noir. Quant aux plus de cinquante ans, s’ils sont licenciés ils doivent se faire une raison. Eux non plus ne sont pas « attractifs pour le marché du travail ».
Pierre Barbancey