Le modèle danois de « flexsécurité », une solution trop civique ?

Publié le par François Alex

 

Le Monde ECONOMIE

TRIBUNES

Le modèle danois de « flexsécurité », une solution trop civique ?
Article paru dans l'édition du 25.10.05
es Français ont de nombreuses raisons de s'inspirer du Danemark : celui-ci fait partie des pays européens dont le taux d'emploi est le plus élevé et le taux de chômage le plus bas ; les salariés danois dominent les classements internationaux en matière de sentiment de sécurité de l'emploi ; le Danemark est aussi dans le peloton de tête au regard de la satisfaction au travail. » Tels sont les propos tenus en juin par Claus Hjort Frederiksen, ministre danois du travail, lors de son discours de bienvenue à une conférence internationale consacrée au modèle danois de « flexsécurité », alliant des indemnités chômage généreuses à des faibles coûts de licenciement.

 

Il suffirait donc d'adopter les recettes danoises pour améliorer le fonctionnement du marché du travail français. Malheureusement, les souhaits du ministre danois du travail ne sont pas faciles à exaucer. Plusieurs études récentes montrent que les Danois, et dans une moindre mesure les habitants du nord de l'Europe, ont une qualité qui fait largement défaut aux Français : l'esprit civique. Ainsi, en réponse à la question : pensez-vous qu'il peut être quelquefois justifié de réclamer des transferts publics auxquels vous n'avez pas le droit ?, 88 % des Danois répondent « Jamais » contre seulement... 38 % des Français. Un pourcentage qui la situe à la 23e place - sur 25 pays classés - juste derrière le Mexique (40 %), mais avant la Slovaquie (36 %) et la Grèce (22 %). Certes, les réponses à cette question ne donnent qu'une évaluation très imparfaite de l'esprit civique. Néanmoins, plusieurs enquêtes, posant des questions sous des formes différentes et sur des sujets connexes, aboutissent à des conclusions convergentes : les Européens du Nord respectent plus fréquemment la loi et font davantage confiance à leurs concitoyens. Et, dans ce domaine, la France est... mal classée. Et le phénomène remonte - au moins - au début des années 1980, date à laquelle ces enquêtes ont été initiées.

Les Danois ont réussi à adopter un système dans lequel les emplois peuvent être facilement détruits à condition que les périodes de transition soient très bien assurées, à la fois grâce à des allocations de chômage généreuses et à un accompagnement vers l'emploi de qualité. Ce système ne peut fonctionner que dans le cadre d'une gestion rigoureuse, car le versement d'allocations généreuses peut mettre en péril l'équilibre budgétaire de l'assurance-chômage. Il faut donc un consensus sur des règles claires en matière d'exigence de recherche d'emploi et d'acceptation des offres proposées. Ce consensus repose en grande partie sur l'efficacité du service public de l'emploi et sur celle du système de formation qui garantissent aux chômeurs de bonnes perspectives de retrouver un travail. En d'autres termes, c'est l'engagement mutuel des salariés et des autorités publiques qui est la pierre angulaire de la réussite du modèle danois. C'est ici que l'esprit civique joue un rôle-clé : les comparaisons internationales indiquent que les pays qui en sont le moins pourvus optent pour une réglementation stricte des licenciements faute de pouvoir indemniser au mieux les chômeurs. Cette situation est préjudiciable à l'emploi et à la « satisfaction » au travail car, lorsque la protection de l'emploi vise à compenser les insuffisances de l'assurance-chômage, ce sont des emplois de mauvaise qualité qui sont conservés au détriment de la création d'emplois plus productifs.

Peut-on penser qu'il suffirait de changer les règles de l'assurance-chômage pour insuffler un nouvel esprit civique dans ce domaine ? La solution n'est sans doute pas aussi simple, car l'esprit civique semble être profondément enraciné dans la culture. L'examen des attitudes de personnes nées aux Etats-Unis montre que leur sens civique est très influencé par le pays d'origine de leurs ancêtres immigrants, même après plusieurs générations. Des individus plongés dans un même environnement depuis leur plus tendre enfance ont des attitudes civiques très différentes, marquées par leurs origines culturelles. Cette réalité montre clairement que la réforme de l'assurance-chômage en France n'est pas un pari facile. Elle souligne aussi que la politique menée doit respecter au moins deux critères impératifs pour avoir la moindre chance de réussite en la matière. Tout d'abord, donner un exemple de rigueur : les comparaisons internationales montrent, en effet, que ce sont les pays dans lesquels l'esprit civique est le moins développé qui ont les degrés de corruption les plus élevés. En outre, il est fondamental de faire preuve de pédagogie en présentant des réformes clairement articulées, afin que chacun puisse comprendre les tenants et les aboutissants du consensus indispensable à la mise en oeuvre d'une meilleure mutualisation des risques sur le marché du travail. Telle ne semble malheureusement pas être la direction prise actuellement, comme en témoignent la dérive des comptes de l'Unedic et l'introduction du contrat nouvelles embauches (CNE), qui contribue à réduire la mutualisation des risques en créant des emplois peu protégés sans toucher à l'architecture d'ensemble d'un système déjà trop éclaté.

par Yann Algan et Pierre Cahuc
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