Il est frappant d'observer l'opposition latente existant entre les dirigeants des PME et les hauts fonctionnaires placés à la tête des institutions financières et des très grandes entreprises, porteur
Enquête. Radioscopie de ceux qui représentent l'esprit d'entreprise.
A tort ou à raison, ils s'estiment mal-aimés
Las de constater que « les textes de loi servent davantage les intérêts des grandes entreprises que ceux des PME », selon la formule de Laurent Degroote, vice-président du Centre des jeunes dirigeants (CJD), les petits patrons ont le sentiment de plus en plus aigu de jouer les boucs émissaires. Et ce quel que soit leur profil, quinquagénaires autodidactes ou jeunes diplômés des grandes écoles. D'autant qu'ils se retrouvent en porte-à-faux face à l'opinion publique, qui surestime généralement largement leurs revenus. « Et pourtant, on ne peut pas dire qu'ils roulent sur l'or », confie Jean-Claude Hillion, président du cabinet d'experts-comptables Leprince à Rennes, qui estime que le niveau moyen de leur rémunération oscille entre 200 000 et 400 000 francs. Soit une fourchette très comparable à celle des traitements perçus par les cadres de la fonction publique. « Or, poursuit Jean-Claude Hillion, les fonctionnaires, qui bénéficient de la sécurité de l'emploi, ne prennent aucun risque. » D'où le développement d'un puissant sentiment antifonction publique, avivé encore par le récent scandale du Crédit lyonnais, qui va parfois jusqu'à nourrir des réactions poujadistes, indiquent plusieurs observateurs. « Non seulement un patron de province gagne moins qu'un haut fonctionnaire ou même qu'un salarié d'une grande société privée, mais il subit une pression fiscale qui va croissant depuis cinq ou six ans. Cerise sur le gâteau, ce même patron, également père de famille, est le premier à faire les frais de la mise sous conditions de ressources des allocations familiales décidée par le gouvernement », renchérit Jean-Luc Placet.
Poids des charges sociales ; complexité des formulaires administratifs (déclaration fiscale, déclaration d'embauche...) qu'ils doivent souvent, en l'absence de DRH, remplir eux-mêmes : à en croire leurs interlocuteurs, ces deux griefs reviennent constamment dans la bouche des responsables de petites entreprises. « Fatigués d'être confrontés à des gouvernements, de droite ou de gauche, qui changent constamment les règles du jeu (en matière d'emploi par exemple) et ne cessent d'augmenter le coût du travail par des prélèvements supplémentaires ou des décisions autoritaires visant à réduire la durée hebdomadaire d'activité, ils ont le sentiment de n'être pas écoutés », raconte Jean-Claude Hillion. C'est peu dire, en effet, que les petits patrons ont mal accueilli le dépôt, à l'automne, d'un projet de loi fixant la durée légale du travail à 35 heures, à compter de l'an 2000 dans les entreprises de plus de 20 salariés, de 2002 en dessous de ce seuil. « Tout en étant conscients de leurs responsabilités en matière d'emploi, les dirigeants de PME ont l'impression que, loin de les aider, les pouvoirs publics, en imposant les 35 heures, chargent encore la barque », souligne Bertrand Duchéneaut, directeur de l'Ecole supérieure de commerce de Rennes et du centre de recherche Euro-PME. « Depuis vingt ans, les gouvernements successifs, obnubilés par les grandes sociétés, ignorent les PME, alors qu'elles constituent de véritables gisements d'emplois », remarque Pierre Gilson, vice- président de la Confédération générale des PME (CGPME). L'Insee indique ainsi que sur la période 1976-1995 les entreprises de moins de 20 salariés ont connu une croissance de leurs effectifs de 1,8 % par an, celles d'entre 20 et 500 salariés ont vu leurs effectifs augmenter plus faiblement (0,3 % par an), tandis que les plus de 500 salariés ont enregistré une baisse de 3 % par an.
PHILIPPE BAVEREL
