"J'ai de quoi être honteux de ce que Chirac a fait de mes idées "

Publié le par François Alex

La droite tente de surmonter son complexe à l'égard des intellectuels

Emmanuel Todd, anthropologue, démographe, inspirateur de la « fracture sociale »

"J'ai de quoi être honteux de ce que
Chirac a fait de mes idées "
Article paru dans l'édition du 16.09.01 (publié le 25/08/2006)

Lors de l'élection présidentielle de 1995, votre note de la Fondation Saint-Simon sur la « fracture sociale » avait eu pour effet de « doper » la campagne du candidat Jacques Chirac. Comment rétrospectivement jugez-vous cet épisode ? - Comme une phase close de mon existence vis-à-vis de laquelle j'éprouve même une sorte d'amnésie. J'ai tellement été accusé d'être chiraquien que j'en suis venu à gommer cette période. Techniquement, le chercheur que je suis pourrait être fier de l'effet produit par une note d'analyse électorale assez juste, utilisée tactiquement par Chirac et les chiraquiens pour laisser croire que des intellectuels de gauche s'intéressaient à eux. A l'époque, j'étais un antimaastrichtien de gauche, assez radical, avec une tendresse pour le Parti communiste, et j'ai utilisé l'espace médiatique alors ouvert pour faire avancer ces idées. En revanche, j'ai de quoi être honteux de ce que Chirac en a fait. Finalement, je suis bien plus fier d'avoir jadis découvert la hausse du taux de mortalité infantile en Russie que de l'affaire Chirac, qui me paraît historiquement peu importante. J'avoue d'ailleurs que je n'ai jamais compris comment on pouvait imaginer qu'un chercheur puisse s'intéresser à Jacques Chirac ! - Vos relations avec le président se sont-elles poursuivies après les élections de 1995 ? - Je l'ai en tout rencontré quatre fois dans mon existence. La dernière fois, c'était juste avant le retour à une discipline budgétaire et monétaire en octobre 1995 contre lequel je me suis élevé et qui précéda les grèves de décembre et, depuis, je n'ai plus été sollicité. - Où en sont vos relations avec le courant « souverainiste » ou « national-républicain » qui assurait des passerelles entre la gauche et la droite. Avec l'ex-Fondation Marc-Bloch notamment - aujourd'hui Fondation du 2 mars -, présidée par Pierre-André Taguieff ? - Je n'en fais plus partie. Le moulin à prière républicain a fini par m'indisposer, surtout quand la défense de la nation a abouti à minimiser la gravité de l'arrivée au pouvoir d'un parti d'extrême droite en Autriche, dans le pays natal de Hitler ! Mon engagement reposait sur une opposition à la politique du franc fort, que j'estimais suicidaire pour la société française, et à Maastricht. A l'époque, on pouvait penser qu'une réflexion politique serait en mesure de s'opposer à la marche à la monnaie unique. Nous avons perdu sur le terrain mais gagné idéologiquement : l'effondrement et la faiblesse persistante de l'euro sont la preuve que les nations sont et demeurent une réalité. » On est aujourd'hui dans un environnement nouveau. « Européistes » et « nationistes » se sont aperçus qu'ils avaient le même ennemi : l'absence de croyance collective. J'aborde le thème de la nation en anthropologue et, pour moi, le discours républicain sur la destruction de la nation me paraît reposer sur une vision où la nation est confondue avec l'Etat. Pour ma part, je suis devenu plus paisible. C'est pour cela que je ne me suis pas engagé non plus pour Jean-Pierre Chevènement. - Qui parmi les candidats a aujourd'hui vos faveurs et qu'en est-il de votre « tendresse » pour le marxisme et les communistes (voir « Le Monde des livres » du 16 avril 1996) ? - Franchement, je ne sais pas pour qui je vais voter à la présidentielle, même si mon identité reste à gauche et que je voterai à gauche. Quant au marxisme, si je considère que les écrits historiques de Marx conservent toute leur actualité, en revanche, il me paraît désormais plus urgent de lire ou de relire Keynes pour aboutir à une régulation modérée du capitalisme que de se plonger dans les écrits violemment anticapitalistes de la tradition marxiste. »

PROPOS RECUEILLIS PAR NICOLAS WEILL

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Publié dans EMMANUEL TODD

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