La semaine dernière, Nicolas Baverez a lancé, à sa manière, notre débat d'été sur le « modèle social français ».Aujourd'hui, un économiste pourfendeur des libéraux, Bernard Maris, accuse Chirac, qui s
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Le modèle social français
Vive la Sécu à la française !
La semaine dernière, Nicolas Baverez a lancé, à sa manière, notre débat d'été sur le « modèle social français ».Aujourd'hui, un économiste pourfendeur des libéraux, Bernard Maris, accuse Chirac, qui s'en est fait l'ardent défenseur, d'en être en réalité le fossoyeur.
Bernard Maris * Le modèle social français naît après guerre. C'est un modèle profondément socialiste - désolé de le dire-, avec quatre concepts inscrits noir sur blanc sur les deux feuillets dactylographiés du programme du CNR : le Plan, le comité d'entreprise, les nationalisations, la Sécu. Dans les trois premiers, on trouve le dialogue social et la politique industrielle. Du modèle aujourd'hui il ne reste que la Sécu. Le reste a été largement liquidé par son thuriféraire actuel, Jacques Chirac. En 1945, la France se met en position de rattraper son retard social sur l'Allemagne et l'Angleterre. Le patronat est ko debout, sonné par la collaboration. Les grandes entreprises nationalisées tirent l'économie : c'est EDF, qui bénéficie largement des subsides Marshall, Renault, qui invente la troisième puis la quatrième semaine de congés payés. Le Plan institue le dialogue social. On s'est beaucoup moqué de l'« ardente obligation » (de Gaulle), initiée par Jean Monnet et poursuivie par des commissaires hors du commun comme Pierre Massé. Monnet aurait plu à Baverez : c'était un capitaine d'industrie, schumpetérien, pas du genre Medef, pour qui tout le mal venait du travail, trop coûteux, ou de l'impôt sur la rente, trop élevé. Et Massé un grand économiste, l'anti-Raymond Barre. La notion de prophétie autoréalisatrice est au coeur du concept de plan indicatif. Les forces sociales, réunies en commissions, s'entendent sur un objectif de croissance. Et la réalité devient, par la volonté des décideurs, cette croissance. Jacques Chirac, premier ministre de Giscard, n'en avait que faire et fusilla le Plan. Le modèle français faisait flèche de tout bois, à la chinoise. L'industrie croissait à 10 % et taillait des croupières à l'industrie allemande, à peine convalescente. Arrive Pinay, qui la poignarde dans le dos, avec son « plan de stabilisation ». Lutte contre l'inflation, monnaie forte, ça commence à sentir son Barre-Giscard-Balladur et la « désinflation compétitive » ! Pinay s'en va et ça repart. De Gaulle et Pompidou favorisent une politique de « grands projets » : Ariane, C2i, Airbus, Concorde, projet Secam... Certains échouent. On ricane de Secam et C2i : à tort. La France était techniquement trop en avance. On ne peut pas en dire autant aujourd'hui. La parenthèse des nationalisations Mauroy, qui redresse les futures privatisées, et c'est Chirac-Balladur. Tiens, aujourd'hui on s'étonne de ce que le CAC 40 soit possédé à 40 % par des étrangers, pourcentage qui est loin d'être atteint par l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, et même le Royaume-Uni ? Qui a fait entrer en force les fonds de pension dans les entreprises françaises et pleurniche aujourd'hui de voir Danone opéable ? Comment s'étonner que M. Desmarets, patron de Total, détruise 18 milliards d'euros de son propre capital en quatre ans, autrement dit fiche en l'air 18 milliards d'euros de cash, sinon pour plaire à ses actionnaires ? 18 milliards, c'est l'équivalent de ce qu'on donne en exonérations de charges sociales sur les bas salaires, politique favorisant la déqualification du travail, funeste, inutile, ne créant que du « mauvais emploi », critiquée même par les patrons (Gandois, par exemple), politique qui, tout en abaissant le coût du travail, rend la France de moins en moins compétitive ! Chapeau ! A bas la recherche et l'industrie, vive les banques qui croulent sous l'argent qu'elles ne tirent même pas de leurs prêts, mais du « racket » discret exercé sur des comptes captifs. Dieu du marché merci, l'économie se vengera : lorsque la Société générale passera sous contrôle d'une banque d'affaires américaine, on regrettera le « balladuro-chiraquisme ». Baverez ne commet qu'une gravissime erreur : celle de jeter l'opprobre sur la Sécu. C'est General Motors qui est en faillite, avec le système santé-retraite américain, épuisé par les assurances privées, pas la Sécu, dernière survivante du modèle. Bien gérée, sans clientélisme, elle peut permettre au modèle de se moderniser. La France est très en avance sur un domaine d'avenir, qui est la vie humaine : l'espérance de vie, la mortalité des enfants, le nombre d'enfants. C'est un bon départ pour rebondir. * Professeur d'économie à Paris-VIII, auteur d'« Antimanuel d'économie » (Bréal)
© le point 28/07/05 - N°1715 - Page 50 - 795 mots