Comme Berlusconi, Sarkozy s'adresse à une société plus individualiste, qui veut moins de règles (Paolo Franchi, Il Riformista, Libération, 05/05/2007)
Présidentielle. Vu de l'extérieur. Paolo Franchi, 58 ans, directeur du quotidien italien «Il Riformista»:
Par Eric JOZSEF
QUOTIDIEN : samedi 5 mai 2007
A Rome
Paolo Franchi est directeur du quotidien de centre gauche Il Riformista. Agé de 58 ans, il est spécialiste de la gauche italienne.
«Depuis des années, la gauche française, comme la gauche italienne, éprouve des difficultés à parler à toute une frange de la société, à dépasser son électorat traditionnel. Quel que soit le résultat de dimanche, la campagne a montré que Ségolène Royal était capable de s'adresser aux citoyens qui ne se retrouvent pas dans la gauche traditionnelle. Si elle avait anticipé l'ouverture vers le centre et François Bayrou, elle aurait connu des problèmes sur sa gauche. Vu les rapports de force politiques actuels en France, elle a le mérite de s'être mise en position de combattre. Je ne crois pas qu'une autre ligne ou un autre responsable socialiste auraient été davantage en mesure d'affronter Sarkozy. Elle a posé les premiers jalons d'une modernisation du Parti socialiste au beau milieu d'une bataille électorale.
«Le vrai problème, c'est que la gauche seule ne gagne aujourd'hui dans aucun pays. La gauche, en renouvelant son discours, sera-t-elle à l'avenir en mesure de parler à un électorat plus large, ou devra-t-elle, comme en Italie avec la formation du Parti démocrate [issu de la fusion entre les héritiers du Parti communiste et de l'aile modéré de l'ancienne démocratie chrétienne, ndlr], faire alliance avec d'autres forces comme le mouvement de Bayrou ?
«Ségolène Royal a fait une campagne responsable, en posant de vraies questions comme celle de la moralité en politique. Elle a eu raison de poser la question de la cohérence politique face à Nicolas Sarkozy, qui s'est présenté comme un homme nouveau en évitant d'évoquer son bilan. Elle a parfois été accusée d'être vague dans ses propositions, mais c'est la gauche en général qui est vague dans son projet. D'autant que certains thèmes comme l'immigration ou la sécurité sont des terrains où traditionnellement les recettes avancées par la droite sont politiquement plus efficaces.
«La présidentielle a donné lieu à une certaine diabolisation de Sarkozy, qui rappelle celle de Berlusconi à partir de 1994, lorsqu'une partie de la gauche italienne ne voulait voir en lui qu'un magnat de la communication entré en politique pour s'occuper de ses affaires. Elle n'a pas perçu que Berlusconi interprétait une demande politique plus profonde dans le pays. C'est pourquoi la ligne politique "tout sauf lui" n'a pas fonctionné.
«De la même manière, Nicolas Sarkozy offre une réponse à quelque chose de plus profond, qui correspond aux changements de la société française. Comme Berlusconi, il s'adresse à une société plus individualiste, qui veut moins de règles, en disant que chacun peut réussir s'il y a moins d'entraves ou d'obstacles posés par l'Etat. C'est une droite plus moderne. En France, au moins, cette élection aura permis, à la différence de la gauche italienne, l'émergence de Ségolène Royal. Même si elle perd, celle-ci aura obtenu un meilleur résultat que n'importe quel autre éléphant du parti.»
© Libération
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