Pour DSK, les questions d'éducation, d'environnement, de santé et des affaires sociales ne comptent pas par rapport aux grands sujets sur lesquels il a exercé son génie. (Marianne, 03/11/2006)

Par Alain Lefebvre, Expert en relations du travail. Vit à Stockholm. Dernier ouvrage paru : «Faut-il brûler le modèle social français ?», aux éditions du Seuil.
« Ségolène Royal exerçait des fonctions subalternes, dans des petits ministères », a déclaré Dominique Strauss-Kahn dans Le Monde. Une déclaration de ce style mettrait immédiatement fin à la carrière d'un social-démocrate suédois, finlandais, danois ou norvégien, à n'importe quel niveau…
Les élections françaises sont toujours plus animées, et il faut le dire, moins ennuyeuses que les nordiques. Chez nous, à Stockholm, les candidats ressemblent plus à des gens normaux qu'à la jet set, et ils ne s'affichent pas aussi facilement avec les Doc Gynéco ou les Johnny Halliday suédois. Cela ne serait pas très bien vu, en tous cas en Suède. J'aurais en effet quelques histoires finlandaises de boxeur alcoolique et porté sur les armes à feu élu au Parlement finlandais à raconter, mais ce sera pour une autre fois. C'est pourquoi l'aspect jet set et glamour de la politique française est réellement passionnant, vu d'ici, avec ses destructions de chambres de palaces par un couple ministériel, ses feuilletons de séparation et de retrouvailles médiatisés pour notre candidat de droite, ses trahisons et son suspense dignes des meilleures séries télévisées américaines.Un élément qui fascine ici la presse et rend nos élections passionnantes à suivre est le fait qu'il y a aussi beaucoup d'affaires, au sens peu noble du terme, auxquelles sont associés nos candidats : le sang contaminé pour Laurent Fabius, Clearstream pour Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy et dans une moindre mesure Michèle Alliot-Marie, la MNEF pour Dominique Strauss Kahn… Tout cela laisse supposer des manœuvres secrètes, des valises d'argent qui s'échangent, ou au moins des négligences dans le choix des amis et des collaborateurs. On ne trouve pas vraiment d'équivalent ici. Il me semble que la notion de responsabilité se limite en France à la culpabilité, alors qu'ici les erreurs ou les actions malhonnêtes des gens sous vos ordres sont vos erreurs, d'autant plus que la presse suédoise ou finlandaise est sans pitié. Une attitude nordique aurait interrompu beaucoup de carrières politiques en France, y compris chez nos candidats, mais cela aurait peut-être contribué à donner un peu plus confiance au citoyen dans ses hommes politiques.
Les Français vivant dans les pays nordiques, balancent en général entre la stupéfaction face à une démocratie française qui semble d'un autre âge, et la franche rigolade devant des débats qui n'auraient pas lieu d'être. La réaction aux jurys citoyens de Ségolène Royal m'a stupéfait, dans la mesure où il est de pratique courante dans nos pays nordiques de soumettre à des jurys citoyens ou conférences de citoyens ou autres groupes participatifs des politiques, des projets ou leur évaluation, au niveau communal notamment. C'est un élément de démocratie participative, au même titre que la délégation au niveau des comités de quartier des budgets municipaux pour l'environnement, les routes, ou autres investissements, à charge pour eux de choisir ce qu'ils financent. Les réactions, par exemple de Max Gallo dans Le Figaro, frôlent le ridicule, et celles des autres candidats à la primaire socialiste relèvent plus de l'infantile que d'une réflexion de fond sur la démocratie.
Au bêtisier de ces élections, que je suis en train de recueillir, le recordman est Dominique Strauss-Kahn. Je suis stupéfait que la presse n'ait pas souligné l'une de ses déclarations récentes, qui aurait définitivement tué tout candidat social-démocrate nordique. Je cite ici le quotidien Le Monde (DSK dilettante repenti, article paru dans l'édition du 18.10.06) : « Elle exerçait des fonctions subalternes, dans des petits ministères », sourit DSK avec condescendance [il s'agit de Ségolène Royal]. Je ne m'étendrai pas sur les fonctions subalternes (secrétaire d'Etat, ministre délégué et ministre) exercées par Ségolène Royal, mais sur les petits ministères : il s'agissait des ministères de l'Environnement, de l'Education et de la Santé et des Affaires Sociales.
Pour Dominique Strauss-Kahn, cela signifie que les questions d'éducation, d'environnement, de santé et des affaires sociales ne comptent pas par rapport aux grands sujets, qui -je suppose- sont ceux sur lesquels il a exercé son génie. Il s'agit donc de l'Industrie et du Commerce extérieur, dont il a été ministre délégué (fonction subalterne selon ses déclaration au Monde) de 1991 à 1993, et de l'Economie, dont il a été le ministre de 1997 à 1999.
Cette déclaration devrait être popularisée, de manière à ce que les Français, surtout les socialistes, puissent en juger. Il me semble que santé, emploi, enseignement et environnement sont parmi leurs principales préoccupations, mais je peux me tromper. Cela étant, une déclaration de ce style mettrait immédiatement fin à la carrière d'un social-démocrate suédois, finlandais, danois ou norvégien, à n'importe quel niveau. On imagine ce que la gauche en aurait fait si Nicolas Sarkozy l'avait prononcée, ou le débat qu'elle aurait entraîné si Ségolène Royal s'était permis une telle déclaration.
Voilà pourquoi, avec mes yeux semi-nordiques, ce qui se passe en France me laisse entre le rire et la colère, mais certainement pas indifférent.
Vendredi 03 Novembre 2006
Alain Lefebvre
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