"Ici, ça se jouera entre Ségolène et DSK" pronostique Jean-Philippe Daviaud, l'assistant parlementaire de Caresche. (Nobs, 22/09/06)
Semaine du jeudi 21 septembre 2006 - n°2185 - France
La débandade du 18e
Scènes de ménage à Montmartre
Dans leur vieux fief, les amis de Lionel s'affrontent ouvertement. La fin d'une époque...
Ils se sont écrit cet été. Elle, la militante de terrain. Lui, le candidat disponible. Elle avait adoré son livre, « le Monde comme je le vois ». Elle a aimé ses réponses à ses courriers, « pleines d'espoir, bien dans son style ». « Parce que le renouvellement prôné par Ségolène Royal ne doit pas se construire au détriment de ce qui a été fait », Marine Batiste, 29 ans, militante socialiste dans le 18e arrondissement depuis deux ans, a décidé à la rentrée de faire campagne pour l'investiture de Lionel Jospin et de diffuser une lettre hebdomadaire baptisée avec humour « le Frisé ». Le premier numéro a vu le jour le 1er septembre. Ce fut aussi le dernier. Une semaine plus tard, après une explication tendue avec son secrétaire de section, Marine a remballé son projet.
« Le Frisé », indésirable sur le pavé de Montmartre ? Ce serait un comble dans cet arrondissement ratissé depuis trente ans par ceux que l'on surnommait « la bande du 18e » - Lionel Jospin, Daniel Vaillant, Claude Estier et Bertrand Delanoë. Et pourtant le coeur de la jospinie ne bat plus comme avant. Ici comme ailleurs au Parti socialiste, les militants sont saisis par le doute. Fin août, l'équipe dirigeante de la plus grosse section de l'arrondissement est passée avec armes et bagages chez Ségolène Royal. Audace suprême, on a même vu jeudi dernier, dans la propre section de Lionel Jospin, un militant diffuser sous le nez de l'ancien Premier ministre des tracts pour... Dominique Strauss-Kahn.
Observé de près par les hiérarques de la Rue-de-Solférino, le 18e est un arrondissement particulier. Trois sections s'y disputent les militants socialistes dans une guerre de territoires et d'ego aussi picrocholine que sans pitié. « Ça fait vingt ans que ça dure, peste-t-on à la fédération de Paris. On s'est encore réunis l'autre soir pour trancher un contentieux de 27 adhérents ! ». Il y a quelques années, Daniel Vaillant avait plaidé pour une section unique, mais s'était heurté à l'opposition de Bertrand Delanoë. On a beau être jospiniste, on n'en reste pas moins jaloux de son indépendance.
Officiellement, bien sûr, la campagne n'a pas encore commencé. En particulier dans les sections jospinistes. On s'en tient au « strict respect du calendrier », assure Eric Lejoindre, le secrétaire de La Chapelle-Goutte d'or (450 adhérents), où cotisent l'ancien Premier ministre et Daniel Vaillant. Jeudi dernier, l'AG de rentrée n'a d'ailleurs pas été consacrée aux candidatures, mais au projet socialiste adopté il y a trois mois ! Devant un Lionel Jospin mutique, c'est un de ses plus fidèles soutiens, Harlem Désir, qui s'est collé à l'exercice pendant trois quarts d'heure. « C'était surréaliste, témoigne un participant. Ça fait trois semaines que Jospin parle partout, mais pas dans sa section ! » Ici comme à Grandes Carrières (350 adhérents), dans ces sections autrefois réputées pour leur monolithisme, l'arrivée de nouveaux adhérents a rebattu les cartes. « Jospin, c'est le socialisme à l'ancienne, mais Paris a changé », raille un adversaire, qui ironise sur les réunions secrètes des partisans de « Lionel » dans les sous-sols de la mairie du 18e : « C'est sombre, voûté... il ne leur manque plus que les cagoules et les capes noires pour que le tableau soit parfait. »
Tous masqués ? A la permanence du député Christophe Caresche, qui vient de rejoindre le comité politique de Ségolène Royal, la campagne se joue à visage découvert. Un peu trop même, au goût des jospinistes. Dans le petit local qui sert aussi de QG à la section Jean-Baptiste-Clément (1 001 adhérents) trône une pile de tracts proclamant «Demain, la victoire avec Ségolène Royal», un appel de 50 socialistes du 18e qui a pris de vitesse les écuries des autres prétendants. Depuis le mois dernier, plusieurs cadres ont suivi le député au grand dam de Bertrand Delanoë, figure historique de la section. Le maire de Paris, prévenu dès la mi-mars par courrier que le vent tournait en faveur de la candidate dans son propre fief, n'a rien pu - ou voulu ? - faire pour renverser la vapeur.
« Ici, ça se jouera entre Ségolène et DSK, pronostique Jean-Philippe Daviaud, l'assistant parlementaire de Caresche. Les gens trouvent Jospin formidable pour ce qu'il a fait entre 1997 et 2002, mais là, c'est terminé ! » Ordinateur sur les genoux, Didier Guillot, le secrétaire de la section, consulte son « présidoscope », un sondage maison bricolé à partir des messages qui arrivent quotidiennement sur le forum internet de la section. Selon ses calculs, qui ne portent que sur 10% des adhérents, la candidate arrive en tête avec 59,8%, loin devant DSK (19,7%) et Jospin (13,4%). Personnalité originale et contestée, Guillot, qui refuse « toute logique de parti dans le parti » mais reconnaît avoir adhéré à Désirs d'avenir, est devenu depuis quelques années la bête noire des jospinistes. Et il le leur rend bien : « Jospin s'est toujours présenté comme un facteur d'ordre au PS. Il prend le risque aujourd'hui d'être responsable d'un grand désordre, dénonce-t-il. Il va nous dire quoi quand il aura fait 13% au soir du premier tour ? Je me retire de nouveau de la vie politique ? ».
Matthieu Croissandeau
