A la question de Goethe sur le choix entre l'ordre et la justice, elle répondrait sans doute qu'il n'y a pas à choisir entre l'un et l'autre. (Le Point, 17/08/2006)

Publié le par François Alex

 

Ségolène Royal
Comment elle se prépare

Son changement sidère ses proches, sa détermination impressionne ses adversaires. Pour tous, elle reste insaisissable. Une force tranquille inattendue... 

 

 

 

 

 

Carl Meeus

«Chaque jour est long au mois d'août. On s'attend à des mauvais coups à chaque instant. » Julien Dray, député de l'Essonne et proche de Ségolène Royal, est inquiet alors que s'ouvre la campagne interne qui doit départager les candidats à l'investiture socialiste à la présidentielle. Les événements semblent lui donner raison.

En plein été, Jean-Noël Guérini, président du conseil général des Bouches-du-Rhône, a reçu la visite d'un émissaire de Lionel Jospin. Son message était d'une simplicité biblique : « tu cours un grand risque à soutenir Ségolène Royal. Elle va exploser en plein vol dans la campagne, tu auras l'air de quoi à ce moment-là ? » lui a dit en substance son visiteur, usant d'un langage visiblement peu diplomatique pour lui faire comprendre qu'il ferait mieux de renoncer tout de suite à défendre sa candidature et de se reporter sur celle de Lionel Jospin.

La plupart de ceux qui ont annoncé publiquement leur soutien à Ségolène Royal ont subi des pressions identiques destinées à les faire changer d'avis. Généralement en pure perte. Aujourd'hui, la présidente de région préfère en sourire, s'attachant à distinguer ceux qui savent résister aux pressions, ceux qui sont solides quand les turbulences commencent et ceux qui flanchent à la première difficulté. Une manière de tester ceux sur qui elle pourra compter quand la campagne présidentielle démarrera et, si elle gagne, avec qui elle pourra diriger le pays. Parce que, dans sa tête, elle en est déjà là. Quel chemin parcouru !

Un an après avoir émis l'hypothèse de sa candidature élyséenne comme par surprise, Ségolène Royal affiche une grande sérénité. Une sorte de force tranquille à la Mitterrand. « Elle a pris de l'assurance au cours de cette année, maintenant elle va prendre de la consistance », assure Julien Dray. « Elle s'est révélée dans le combat. Ce n'était pas évident pour ceux qui la connaissent depuis longtemps », témoigne Michel Sapin, président de la région Centre.

Ségolène Royal a traversé une année tumultueuse, engrangeant les soutiens, multipliant les prises de position iconoclastes sans perdre pour autant de points dans les sondages. Mieux, alors que la guerre entre Israël et le Hezbollah au Liban risquait de faire douter de sa capacité à incarner une vision du monde, la dernière livraison du sondage Sofres pour Le Figaro Magazine a montré que Ségolène Royal restait stable et au plus haut, quand les autres perdaient des points. Ce qui n'empêche pas ses adversaires de dénigrer sa proposition de faire appel à « des personnalités internationales » comme Bill Clinton pour résoudre la crise. « J'ai trouvé, c'est la Rika Zaraï du PS », s'exclame, cruel, l'un d'eux.

Mais aujourd'hui ils doivent s'y résigner, Ségolène Royal n'apparaît plus comme cette candidate un peu écervelée et si seule dont la popularité devait s'effondrer au moindre soubresaut. « Elle s'est installée dans le paysage », se réjouit Christophe Chantepy, énarque, conseiller d'Etat, qui fait office de directeur de campagne de Ségolène Royal. « Malgré les tombereaux de critiques, les sarcasmes sur la bulle médiatique qui allait éclater, les procès en obscurantisme, voire en blairisme, rien de tout cela ne s'est réalisé. »

Et de fait sa cote est restée au plus haut. Rien d'étonnant à cela pour celle qui a observé à la loupe les études depuis 1993 et constaté qu'elle a quasiment toujours figuré parmi les trois personnalités socialistes les plus populaires. Sa popularité n'est donc pas une nouveauté, mais une confirmation, voire une consolidation. Ses adversaires ont tenté de la discréditer en l'accusant de n'être pas véritablement socialiste, trop séduite par Tony Blair ou faisant de la surenchère par rapport à Sarkozy sur la sécurité. Là encore, patatras ! Le politologue René Rémond (voir ci-contre) montre même qu'elle se situe dans la lignée des Jaurès et Blum !

Enfin, ils ont tenté de démontrer qu'elle était isolée, peu soutenue dans le parti, utilisant une stratégie de contournement non conforme aux habitudes du PS. L'attaque a tourné court. Car, habilement, Ségolène Royal et ses proches privilégient la nouvelle génération des socialistes, ces maires de grandes villes de province, ces présidents de conseil général ou régional, tout juste quinquas, tenus en lisière du pouvoir par la génération précédente. Tous ceux qui n'occupaient que des postes subalternes et dont l'avenir semblait bouché. Il a suffi de leur expliquer qu'avec elle ils pouvaient devenir les dirigeants du pays de demain pour que les perspectives s'éclaircissent. Comme elle, ils sont de cette génération qui a jeté les idéologies aux orties et qui part de la vie quotidienne pour définir une politique.

 

 

 

 

C'est ainsi que Gérard Collomb (Lyon), Jean-Noël Guérini (Bouches-du-Rhône) ou Jean-Marc Ayrault (Nantes) ont été séduits. Et que François Rebsamen (Dijon) est prêt à basculer si François Hollande n'est pas candidat. Président du groupe PS à l'Assemblée, Jean-Marc Ayrault apparaît déjà comme favori pour Matignon puisqu'elle a expliqué qu'elle ne reprendrait pas dans un gouvernement ceux qui avaient déjà été longtemps ministres. Cela suffit à expliquer l'acharnement de ses concurrents à la déstabiliser. « Ils ne me rallieront jamais », a confié, lucide, la candidate. « Mais ils confondent l'appareil et les militants », analyse un de ses proches en réponse à ceux qui estiment qu'elle « suscite le rejet chez les dirigeants ».

« Ils n'ont pas pris la mesure du phénomène », affirme Patrick Mennucci, un de ses proches. Surtout qu'entre-temps la problématique a évolué. Aujourd'hui, la question pour les socialistes n'est plus de savoir s'ils peuvent investir cette femme pour les représenter en 2007, mais s'ils peuvent ne pas investir la personnalité la plus populaire du PS. Certains vont même plus loin et se demandent quel candidat pourrait construire sa victoire sur l'élimination de Ségolène Royal. Ce que résume un élu socialiste, conscient du dilemme : « Si on la dézingue, on va se faire tuer par l'opinion, qui ne nous pardonnera pas d'avoir éliminé une femme. »

Une femme qui a elle-même beaucoup changé. Au départ, peu assurée, elle veille à ne pas être trop présente dans les médias. Elle refuse davantage d'émissions télé ou radio qu'elle n'en accepte. Mais, dans le courant du second trimestre de 2006, elle change de stratégie : elle accepte les interviews, se montre davantage à la télévision, multiplie les déplacements sur le terrain, là où elle dit puiser son énergie. « La présence médiatique donne l'apparence de l'action. On a décidé de faire comme Nicolas Sarkozy, on prend toutes les occasions. On cannibalise tout », reconnaît un de ses conseillers.

 

En même temps, Ségolène Royal a pris de l'assurance. Chaque sortie est l'occasion de tester un nouveau concept, une nouvelle formule. Chaque fois, ses concurrents socialistes hurlent à la trahison, dissèquent ses propos, l'accablent de tous les maux. Chaque fois, sa popularité reste intacte, quand elle ne se renforce pas. Ainsi, en juillet, lors de son déplacement en Corse, refuse-t-elle d'évoquer les attentats et la violence. Laurent Fabius et les autres s'engouffrent dans la brèche et critiquent sa « légèreté ». Pourtant, elle n'en démord pas : « C'est insupportable pour les Corses qu'on aille là-bas en prenant des postures et qu'on exploite à son profit cette situation. » Pour l'instant, la candidate se garde de rappeler le nombre d'attentats commis en Corse quand Laurent Fabius était à Matignon. Mais ses fiches sont à jour... De même qu'elle ne parle pas - pour le moment - des 22 voyages en Corse du ministre de l'Intérieur depuis 2002. « Sans que la violence diminue »,

soutient-elle. Trop tôt.

 

 

 

 

Imperturbable, presque inoxydable, elle poursuit sa métamorphose. Ceux qui la côtoient depuis des années sont sidérés du changement. « Avant, il était impossible de raconter une histoire grivoise devant elle. Quant à mêler la séduction à une discussion politique, mieux valait ne pas y penser, elle considérait que c'était dégradant pour les femmes. Un aveu de faiblesse », raconte l'un de ses amis. « On peut se permettre des choses qu'on n'osait même pas dire devant elle auparavant », confirme un de ses proches. Aujourd'hui, elle prend même les devants. Reprenant la phrase de Dominique de Villepin citée dans le livre de Franz-Olivier Giesbert « La tragédie du président », « la France, il faut la prendre par le bassin... », elle s'est demandé devant ses équipes : « Mais comment je vais faire, moi ? » Mieux, au cours d'un meeting dans le 19e arrondissement de Paris, l'un des participants s'enflamme : « Vous êtes plus belle en vrai ! » Frémissement dans son staff, inquiet de la réponse. « Vous n'êtes pas mal non plus », lance la candidate en riant sous les yeux écarquillés de ses troupes. Le changement est également perceptible face aux attaques de ses concurrents. Avant, elle avait tendance à vouloir répliquer immédiatement. « Maintenant, elle relativise », assure un de ses conseillers.

Son équipe est déjà totalement structurée (voir pages suivantes). Chaque semaine, un comité de pilotage se réunit le mardi soir pour faire le point et préparer les initiatives à venir. Une trentaine de personnes jusqu'à présent. Une cinquantaine à la rentrée, dont de nombreux élus. Vendredi 14 juillet, elle a réuni à l'Assemblée nationale une trentaine de ses partisans pour un séminaire de travail. Toute la journée, élus et conseillers ont planché sur la stratégie de la rentrée.

 

Lundi 7 août, Christophe Chantepy, Sophie Bouchet-Petersen et Nathalie Rastoin sont allés la rejoindre dans sa maison estivale de Mougins pour une journée de travail destinée, là encore, à préparer les discours et la stratégie de la rentrée. Entre sa participation à la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse dimanche prochain, à l'invitation d'Arnaud Montebourg, la journée de travail, la veille, en Côte-d'Or, sous l'égide du président de région, François Patriat, la réunion des présidents de région à La Rochelle le jeudi suivant et l'université d'été du PS à La Rochelle, elle veut préempter la rentrée politique. Ses adversaires ont-ils tenté de la priver de parole en supprimant sa traditionnelle intervention en clôture de l'université d'été ? Elle avale l'affront, mais n'est pas près de l'oublier ! Du coup, elle a décidé de décliner l'invitation à débattre devant les jeunes socialistes. « Elle ne veut pas court-circuiter Jospin ! »

justifie, sans rire, un de ses proches. L'ancien Premier ministre doit intervenir le samedi devant le MJS.

 

 

 

 

Le retour de l'ancien candidat à la présidentielle reste peut-être le plus grand danger pour Ségolène Royal. Les proches de l'ancien Premier ministre développent une thématique qui peut faire mouche dans un parti un peu désorienté par la multiplicité des prétendants : face à une situation nationale dégradée et internationale inquiétante, il faut désigner quelqu'un qui peut faire le job, un homme qui a la stature d'un chef d'Etat.

Face à cette offensive en règle, Ségolène Royal affiche sa détermination. « Elle doit affirmer qu'elle ira jusqu'au bout, ne pas montrer la moindre hésitation, même face à Lionel Jospin », décrypte un de ses proches, persuadé que l'enjeu de la rentrée politique se jouera sur la détermination, chaque candidat, comme au poker menteur, prétendant avoir les meilleures cartes pour gagner.

Depuis le début de l'aventure, Ségolène Royal et ses équipes redoutaient ce mois d'août. Mois de tous les dangers au cours duquel ses concurrents peuvent à tout moment démarrer leur propre campagne, alors qu'elle est en tête-à-tête avec François Hollande à Mougins. Et qu'elle doit affronter une nouvelle difficulté. Rançon de sa gloire, elle est devenue la cible des paparazzis, qui la traquent sans arrêt à l'affût de la photo qui fera vendre. Peu habituée à gérer ce type de situation, elle n'a pas le réflexe d'un Nicolas Sarkozy, acceptant de se prêter au jeu des photographes pendant un moment pour assurer la tranquillité de son séjour au Pyla.

Du coup, elle enrage de retrouver des clichés peu flatteurs publiés dans les magazines people. Peu flatteurs, certes, mais tellement semblables aux photos-souvenirs des Français en vacances au bord de la mer. Tout compte pour celle qui axe d'abord sa campagne sur sa proximité avec ses concitoyens.

Un spécialiste en communication que Ségolène Royal écoute estime qu'il y a « un mythe à construire autour d'elle pour la présidentielle. Si on arrive à en faire Cendrillon, alors c'est gagné ! »

Le Monde, 2 septembre 2005

« Candidate ? On verra... En tout cas, le fait que la question se pose est un progrès. Mais il ne faut pas en faire un gadget. François a donné la ligne : celui ou celle qui sera le ou la mieux placé(e) ira. »

 

 

 

 

 

 

Paris Match, 22 septembre 2005

« S'il s'avère que je suis la mieux placée et donc que je suis sollicitée par le Parti socialiste parce que je peux faire gagner mon camp, je le ferai. »

 

Le Nouvel Observateur, 15 décembre 2005.

« Il pose bien avec Sarkozy. Il ne va pas jouer les saintes-nitouches ! » Pour la première fois, elle tacle publiquement son compagnon en ironisant sur la pose que Sarkozy et François Hollande avaient prise ensemble pour « Paris Match ».

 

La Croix, 11 avril 2006.

« Je me sens prête, mais les sondages peuvent changer. Je me déclarerai le plus tard possible...

Moi, je suis différente des autres. Je me prépare, mais ça n'est pas toute ma vie. »

 

JDD, 30 avril 2006.

« Je me sens portée par une espérance collective, par une ferveur collective. »

 

« Ségolène Royal est dans la tradition de Jaurès et de Blum »

Le Point : Que Ségolène Royal se réfère à l'« ordre juste », expression tirée de saint Thomas d'Aquin et reprise dans une encyclique par Benoît XVI : coïncidence ou ancrage spirituel ?

René Rémond : Difficile de découvrir ses motivations profondes. On ne connaît guère son itinéraire intellectuel. Son positionnement est assez singulier : elle défend les valeurs familiales, mais refuse le mariage bourgeois. Certaines de ses affirmations rejoignent certaines orientations du catholicisme social : il n'y a d'ordre valable que s'il est juste. Mais de là à en faire une thomiste... On s'abstiendra de la récupérer. Si elle a été imprégnée de catholicisme par son éducation familiale, y a-t-il eu par elle appropriation de ces valeurs ? François Hollande fut, il est vrai, proche de Jacques Delors. Mais on ne peut pas situer sa compagne dans la galaxie de la deuxième gauche chrétienne.

Ségolène Royal ferait-elle alors du saint Thomas d'Aquin sans le savoir ?

Elle se situe, à mon avis, tout autant dans l'héritage de la IIIe République que dans une tradition spirituelle. Les valeurs qu'elle préconise ne sont pas seulement chrétiennes mais largement partagées : « éducation du respect », goût de l'effort, amour du travail, appel à la discipline. Les anticléricaux d'avant-hier défendaient ces mêmes valeurs, et ils auraient été offusqués qu'on y voie une influence religieuse. Si droite et gauche s'opposaient sur la religion, la morale les rapprochait. On a oublié que l'école publique enseignait « la morale de nos pères ». Il a longtemps existé une tradition moralisatrice de la gauche, en particulier contre l'individualisme de droite. Il faut se rappeler à quel point le Parti communiste fut puritain !

Ségolène Royal s'inscrit dans cette tradition puritaine de gauche ?

Il y a chez elle - est-ce conscient, délibéré ? - une volonté de réconcilier la gauche avec des valeurs que celle-ci n'excluait pas autrefois et qu'elle a laissées partir à droite... Pour tout un courant à gauche, la politique devait être l'application d'une morale. Jaurès, Blum et nombre de prophètes du socialisme s'inspiraient de préoccupations éthiques. Il y avait un large consensus sur les vertus privées, la subordination des intérêts particuliers à des causes altruistes. Le contexte aujourd'hui est tout autre : les aspirations individuelles sont le test de la modernité. Depuis les années 60, tantôt par conviction, tantôt par calcul, la gauche s'est convertie à l'idéologie libertaire, majoritaire aujourd'hui. Ségolène s'inscrit à contre-courant de cette évolution et - ce qui est inattendu - elle rencontre une partie de l'opinion.

Comment ?

Sa candidature est moins politique que sociale. Elle fait le diagnostic que nous vivons plus une crise de société qu'une crise institutionnelle. C'est pourquoi elle met l'accent sur l'éducation morale, axe son discours contre l'incivilité : l'objectif est plus large que la sécurité des personnes et des biens... Ségolène Royal parle d' « ordre juste » dans cette perspective.

A la question de Goethe sur le choix entre l'ordre et la justice, elle répondrait sans doute qu'il n'y a pas à choisir entre l'un et l'autre.

Propos recueillis par Jérôme Cordelier

 

Entretien avec Nicole Bacharan**

Deux femmes, deux ambitions politiques. Leurs différences, leurs ressemblances et leurs vérités.

Dans quelle mesure Ségolène Royal peut-elle être comparée à Hillary Clinton ?

D'abord, cette évidence : ce sont deux femmes qui ont toutes deux des chances de devenir chef d'Etat. Pour une fois, ce ne sont pas des figurantes dans une campagne électorale, mais les actrices principales, qui forcent leurs adversaires masculins à les prendre au sérieux. Ensuite, elles ont le même âge - une petite cinquantaine -, elles sont modernes, séduisantes, ont atteint la maturité et se trouvent au seuil d'une nouvelle vie. Enfin, leur parcours personnel tout comme leur positionnement politique se ressemblent.

En France, beaucoup de gens ont du mal à saisir le fonctionnement du couple Hollande-Royal. Comment fonctionnent les Clinton ?

Des milliers de pages ont été écrites sur eux, sans que l'on comprenne vraiment leur relation. Je les ai longtemps observés : ils forment un véritable attelage intellectuel. Ils cherchent sans cesse à s'épater l'un l'autre. Quand elle rencontre Bill en 1969, Hillary est une jeune fille brillante qui réussit tout ce qu'elle fait et qui, logiquement, aurait dû épouser un riche avocat ennuyeux de la Côte Est. Et voilà qu'elle tombe amoureuse de ce type qui vient du fin fond du sud, parle avec un accent impossible, bref un paysan ! Mais elle le veut ! Elle veut ce garçon qui n'est pas de son milieu et dont elle pressent même qu'il la trompera.

Ségolène Royal est obligée d'adopter une stratégie de contournement pour s'imposer au PS. Hillary Clinton a-t-elle ce problème avec les démocrates ?

Dans l'Etat de New York, dont elle est sénatrice, Hillary a une cote de popularité élevée. Elle est appréciée au Sénat. Elle travaille dur et n'a pas choisi les dossiers les plus faciles : elle siège à la commission des Forces armées (qui auditionne les militaires chargés de la guerre en Irak), a introduit de multiples propositions de lois, s'occupe de politique étrangère, de sécurité nationale, ce qui la différencie de Ségolène Royal. Hillary est en outre capable de travailler avec le camp républicain sur des projets bipartisans. Elle ne cherche pas l'attention des médias, qui lui est acquise. Mais elle doit gérer la durée. Ségolène Royal lance ses idées dans la presse avant de chercher l'approbation de son parti. Hillary Clinton, elle, est déjà bien placée chez les démocrates, même si elle est critiquée. Elle a de fortes chances d'obtenir l'investiture de son parti.

En revanche, elles adoptent toutes les deux la même stratégie de triangulation !

Oui, elles appliquent cette stratégie qui consiste à aller chercher des idées dans le camp adverse. Je crois personnellement que, pour Hillary Clinton, il s'agit d'une attitude sincère qui correspond à ses convictions profondes : des valeurs sociales - elle veut étendre la protection médicale, les retraites, les assurances... - alliées à des valeurs morales traditionnelles - défense de la famille, du mariage, d'une éducation stricte. Comme Ségolène, Hillary est toujours allée à l'église et elle est vraiment croyante. Elle a tout fait pour sauver son couple alors que ce n'était pas facile.

Ce sont deux femmes qui possèdent une image forte...

Hillary Clinton est une star, aussi photographiée qu'une actrice hollywoodienne, traquée dans le monde entier. Bill reste lui aussi la coqueluche des médias, bien plus que François Hollande, toutes comparaisons gardées.

Ces deux femmes suscitent les passions !

En effet. On les adore ou on les déteste. Dans le cas de Hillary, parfois avec violence. Le parti démocrate s'en inquiète, d'ailleurs : Hillary divise l'Amérique en deux. Or il faut qu'elle élargisse sa base. Les démocrates modérés, centristes, voteront pour elle, car ils se sentent bien représentés par elle. Les démocrates plus à gauche voteront aussi, mais en serrant les dents, car ils la considèrent comme une opportuniste qui flirte à droite. Mais attirera-t-elle des voix venues de l'autre camp ? C'est toute la question Propos recueillis par Carl Meeus

 

© Le Point 17/08/06 - N°1770 - Page 16 - 1995 mots

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