Comparaison des différents modèles
Semaine du jeudi 15 juin 2006 - n°2171 - Economie
« Il faut définir un nouveau contrat social »
Crise de l'Etat et des syndicats, le modèle corporatiste français peine à s'adapter à la mondialisation. Et laisse trop d'exclus au bord de la route. Entretien avec l'économiste Daniel Cohen
| Le Nouvel Observateur. - Pourquoi un tel rejet du capitalisme dans notre pays ? Daniel Cohen . - La France est obsédée par la question de l'Etat. Il y a cette longue tradition de formation des élites via Sciences-Po et l'ENA, destinées à aller rejoindre la haute fonction publique. Du coup, on observe une prééminence du politique sur l'économique. Tout ce modèle a volé en éclats au fur et à mesure que l'Etat perdait de son pouvoir, affaibli notamment par la construction européenne. On est passé d'un ordre voulu - celui fixé par le gouvernement et les politiques économiques - à un ordre spontané, celui d'un capitalisme des marchés. D'où une perte de tous nos repères. D. Cohen . - Oui et, pourtant, c'est en France, au |
N. O. - Nos voisins ont-ils mieux su s'adapter ?
D. Cohen . - Deux systèmes réussissent à s'adapter.
Le modèle anglo-saxon, libéral, qui se caractérise par la recherche à tout prix du plein-emploi, quel que soit le coût social.
Et le modèle scandinave, qui assure une très forte protection sociale à tout le monde.
L'Allemagne et la France ont un modèle corporatiste, dans lequel vous êtes plus ou moins protégé selon votre statut.
Sauf qu'en Allemagne ce n'est pas l'Etat, mais les grandes entreprises qui ont longtemps joué le rôle de régulateur. Prenez notre système de protection sociale : si vous avez cotisé, vous êtes bien protégé. Ce modèle a bien fonctionné pendant les Trente Glorieuses, en période de plein-emploi, car tout le monde était intégré. Mais aujourd'hui il produit de plus en plus d'inégalités. En France, le taux de chômage des hommes de 30-50 ans est de 7%, le même qu'aux Etats-Unis. Mais chez les femmes et les jeunes, c'est catastrophique.
Un quatrième modèle est aussi en crise : le modèle familialiste, qui serait un peu celui de l'Italie et, par certains côtés, celui de la France. Dans ce type de modèle, qui repose énormément sur la solidarité interfamiliale, l'Etat ne protège que le chef de famille, qui redistribue ensuite l'argent. Les gens acceptent un fort taux de chômage des jeunes, car ils seront aidés par leurs aînés. Le problème, c'est quand le chef de famille ne peut plus assurer son rôle de protecteur, et quand le système d'aide communautaire ne fonctionne plus... Comme ce qui se passe dans nos banlieues.
N. O. - Le système scandinave, à base de forte protection sociale, ne peut-il constituer un modèle pour nous ?
D. Cohen . - Le problème, c'est que ce n'est ni notre culture ni notre histoire. Le modèle scandinave est universaliste, tout le monde est intégré, quel que soit son salaire. Chez nous, si vous êtes un jeune de moins de 25 ans, vous n'avez rien. Et les indemnités chômage sont calculées en fonction du revenu. En fait, ce qui se rapprocherait le plus de ce modèle, c'est notre système des intermittents du spectacle. Sauf que, chez eux, ça marche ! Alors qu'en France ce beau système si généreux est en train d'exploser en vol, car les failles et les effets d'aubaine ont été vite exploités. Les partenaires sociaux n'ont pas joué le jeu.
N. O. - Il y a chez nous un déficit de dialogue social...
D. Cohen. - Oui. L'une des raisons pour lesquelles la France rejette le capitalisme, c'est justement la crise de notre syndicalisme, hérité des années 1950-1960, avec une forte tradition de défense des salaires. Mais, aujourd'hui, tous ces grands syndicats ne représentent plus rien et ne savent plus défendre les intérêts des salariés d'aujourd'hui, notamment les travailleurs des PME et tous ceux qui cumulent les contrats précaires, bref, ceux qui sont les moins protégés. Du coup, il y a des zones entières de non-droit. Il y a un immense travail de reconquête sociale à faire. Il n'y a pourtant pas de fatalité. Aux Etats-Unis, il y a eu une énorme mobilisation civique autour des accidents du travail, qui a abouti à la mise en place sur le Net d'un classement de notation sociale des entreprises. Le mouvement a abouti à une resyndicalisation, parce que c'est un sujet qui concernait les gens.
N. O. - Crise du syndicalisme, crise de l'Etat : est-ce parce que les Français ne se sentent plus protégés qu'il y a cette réaction de rejet ?
D. Cohen. - Notre tradition républicaine est mal à l'aise avec l'idée même de mondialisation, qui évoque universalisme et multiculture. Il y a toujours cette peur d'une dissolution de l'identité nationale. Nous n'avons pas encore su adapter notre modèle social à cette nouvelle donne. Il nous reste encore à définir un nouveau contrat social.
Doan Bui
