la véritable ambition du royalisme : non plus «changer la vie», comme le proclamait le vieux projet socialiste, mais rétablir les conditions d'une vie harmonieuse

Publié le par François Alex

Semaine du jeudi 6 avril 2006 - n°2161 - Dossier

Ses idées, sa méthode, sa stratégie

Ségolène Royal : Ce qu'elle a dans la tête

Face à la droite et à Nicolas Sarkozy, c'est elle, désormais, qui gagnerait la course à l'Elysée. Et pourtant beaucoup de Français se demandent encore ce qu'elle pense vraiment. Quel est son projet ? Quels sont ses atouts et ses handicaps ? Voici l'analyse du « Nouvel Obs » et, en exclusivité, les réponses de Ségolène Royal.

Made in Ségo ! Le mot est tombé, au détour d'un de ces commentaires qui concluent les forums de discussion ouverts sur son site internet. Celui-là était consacré au travail.

Comment concilier le désir de sécurité des salariés et le besoin d'adaptation des entreprises ? Rien que du classique.

Sur ce thème-là, Ségolène Royal a déjà beaucoup glosé. Dans le « Financial Times » notamment, au début de l'année. Elle avait dit «souplesse». En anglais, on avait traduit «flexibility». Dans le landerneau socialiste, les commentaires acerbes avaient immédiatement fusés. La main dans le sac ! De l'hommage à Tony Blair, la dame du Poitou n'avait-elle pas versé dans le blairisme intégral et ce social-libéralisme dont la gauche française garde une sainte horreur ?

Dans ces cas-là, Ségolène Royal va au plus simple. Pas de démenti. Pas de justificatif alambiqué. Juste un changement de vocabulaire. Elle parlera donc désormais d'agilité. «Je souhaite rééquilibrer le rapport salariés-employeurs en offrant la sécurité aux uns tout en donnant aux autres l'agilité dont elles ont besoin pour s'adapter aux évolutions de la conjoncture, aux progrès technologiques et à l'intensification des échanges. Aujourd'hui, cette agilité, les entreprises la gagnent aux frais des salariés. C'est cela qu'il faut changer.» Le glissement sémantique comme art du déminage politique ! Et si, à l'origine du « royalisme » qui déferle aujourd'hui sur la gauche, il y avait un travail subtil sur ces mots qui, à force d'être répétés et déformés, ne veulent plus rien dire et font perdre toute crédibilité à ceux qui les emploient ?

Des exemples comme celui-là, il y en a à la pelle. Hier, Ségolène Royal parlait jusqu'à plus soif de «démocratie participative». Le concept était flou et un tantinet jargonnant. Elle préfère désormais louer le «pouvoir d'expertise» des simples citoyens sur leurs propres problèmes.

«Discrimination positive» ? Même difficulté de compréhension. «Egalité réelle» fera donc l'affaire. Derrière tout cela, on cherchera en vain la patte des communicants patentés de la classe politique traditionnelle. Aucun contrat avec Euro-RSCG à l'horizon. Nul Séguéla dans l'opération. Pour sa com, Ségolène Royal teste ses intuitions avec sa vieille copine Nathalie Rastoin, qui est sans doute l'une des belles pointures de la profession. Mais l'essentiel est le fruit de ses propres intuitions et de son expérience personnelle. Le royalisme, c'est Ségo et sa petite entreprise poitevine. Tout le reste en découle. D'abord une remise en forme. Ensuite une synthèse. Enfin et surtout un don d'incarnation.

Pour comprendre, il faut remonter quelques mois en arrière. Début 2006, le phénomène s'impose. Les cotes de popularité explosent. Un personnage s'installe. Pour beaucoup, c'est une bulle. Médiatique, forcément médiatique. Quand sonnera l'heure des propositions concrètes et du projet politique, c'est sûr, tout cela s'écroulera. Un livre est annoncé au printemps. L'heure de vérité. Enfin ! On sait maintenant ce qu'il en est advenu : plus qu'un livre, ce sera un forum permanent et interactif. Presque un discours de la méthode. Chaque chapitre - il y en aura dix - livré à la critique et à l'expertise du citoyen-internaute. L'exercice durera jusqu'à la fin de l'été. Six mois de gagnés ! Ségolène Royal ramassera la copie juste au moment où s'ouvrira la procédure de désignation du champion socialiste. Comme timing, difficile de faire mieux.

Dans cette course, Ségolène Royal jouit d'un avantage absolu. Elle est en tête. Sans conteste. Elle est la plus performante face à Sarkozy. Tous les sondages en témoignent. Mais surtout les Français ne l'attendent pas là où ses concurrents la cherchent. Pour le moment, elle n'a planté que l'esquisse d'un projet. Et pourtant ! C'est elle qui, à gauche, a «le plus d'idées et de solutions aux problèmes» du pays (« le Fig Mag »-Sofres, 2 février 2006), loin devant Jospin ou DSK. C'est elle aussi à qui on fait le plus confiance «pour relancer et moderniser l'économie», avant même Sarkozy (« l'Expansion »-CSA, 8 mars 2006).

Ces enquêtes en série, qui ne font que mesurer, sous des angles différents, l'étonnante popularité de Ségolène Royal, sont autant de boucliers qui lui permettent d'installer, à petites touches, un style et une ligne qu'il lui aurait été impossible de définir dans l'urgence. Longtemps, la nouvelle étoile du PS a été une adepte du coup médiatique destiné à faire sens et à frapper les esprits. Elle était ministre. Jamais en première ligne.

Elle jouait dans les interstices d'un débat politique verrouillé par les poids lourds du parti. On lui concédait l'accessoire. Le futile. La famille, les enfants, le cadre de vie...

Même après 2004, à la présidence de la région Poitou-Charentes, c'est dans une relative indifférence que Ségolène Royal a forgé un discours plus global sur la démocratie et ses nouvelles règles, sur les nouveaux enjeux aussi d'un débat gauche-droite ancré dans les problèmes quotidiens des Français.

Au lendemain du référendum sur la Constitution européenne, en juin dernier, devant un conseil national du PS où l'on ne parlait que du sort réservé à Fabius, qui l'a ainsi entendue dire à la tribune que la campagne avait été «un grand moment démocratique» ? Qui l'a vue poser les trois piliers d'un royalisme assumé : «La question démocratique, c'est à mon sens une question essentielle»; «l'autre question centrale est celle de la fracture territoriale»; «la question de l'école est à mon avis la question majeure. Il va falloir faire une révolution dans le système scolaire» ?
Depuis qu'elle est devenue star, Ségolène Royal n'a guère innové. En apparence ! Car derrière la permanence des thèmes abordés, il y a ce qui fonde sa démarche élyséenne. Les mots, les slogans, les formules. Ils sont tous l'expression d'une synthèse originale et risquée visant à imposer un nouveau style de campagne, et plus largement une autre conception de la présidence, à l'écart des canons traditionnels - ou tout au moins perçus comme tels - de la Ve République.

«Ordre juste» et «sécurité durable». A Arras, le 10 février, dans un discours écrit et raturé de sa main, les deux formules étaient soulignées en noir. Un mois plus tard, à Privas, lors d'un meeting de folie, elles étayaient une sorte de manifeste du royalisme qu'il faut citer en entier tant il est révélateur : «Je considère, moi, qu'il faut remettre une morale sociale collective au coeur du projet que nous devons porter dans les mois et les années à venir. Il faut mettre un coup d'arrêt à cette descente, il faut rompre avec ce défaitisme, avec cet alignement vers le bas. Et c'est possible! [...] Il faut rétablir un ordre juste par le retour de la confiance, par le retour de repères clairs, par le bon fonctionnement des services publics, par des règles d'honnêteté qui soient les mêmes pour tous, pour les petits comme pour les grands, pour ceux d'en haut comme pour ceux d'en bas, afin qu'une sécurité durable se construise autrement qu'en dressant les gens les uns contre les autres, en dehors des provocations et des violences verbales ministérielles qui ne sont que le signe d'une impuissance à garantir une tranquillité et une sécurité quotidiennes.» Fermez le ban !

Comme dynamitage du discours politique dans une optique présidentielle, on a rarement fait mieux, à gauche notamment. Le royalisme des mots est une promesse d'harmonie retrouvée que les images de la «candidate possible», dans sa tournée des popotes socialistes, ne font que renforcer.

Femme, épouse, mère, militante, Ségolène Royal fonctionne sur le registre du volontarisme tranquille et de la réussite modeste.

Quand on veut, on peut, et quand on écoute, on sait. La notion de contrainte, dès lors que tout est affaire de volonté, est écartée d'emblée au profit de celle d'effort.
Cette posture - moralisatrice pour les uns, un brin démago pour les autres - percute deux modèles dont Ségolène Royal prétend qu'ils sont typiquement masculins. Au premier chef, celui du conquérant, à l'assaut de la France. Genre Sarko et son Kärcher. Ou façon Villepin et son goût du vocabulaire couillu. Mais, au-delà du macho, c'est son alter ego, c'est-à-dire l'expert, qui est également visé. Celui qui d'en haut élabore des programmes clés en main et propose aux Français sa compétence universelle pour régler leurs problèmes.

Modèle DSK ou même Fabius, à sa façon.

La Ve République, dans son élection reine, a toujours fonctionné sur ce double registre, avec une prédominance des thèmes soit internationaux - la place de la France -, soit économiques et sociaux - la vie des Français. Dans une précampagne interactive dont le seul précédent est celui de Chirac en 1995, du temps de «la fracture sociale», Ségolène Royal ose un déplacement original vers des thèmes de société pour lesquels l'efficacité du politique n'est pas contestée.

Le coeur du royalisme se situe à l'articulation du social et du sociétal, avec une attention particulière aux questions familiales et éducatives. Ce faisant, il fait le lien entre «des valeurs» et «des actes concrets».

Il s'affirme comme une morale de l'action qui, dans la phase actuelle, offre assez peu de prise à la critique tant elle reste au niveau des principes.

Pour installer cette posture, il fallait trouver les mots qui la résument et la fassent comprendre. Ségolène Royal les a trouvés d'instinct, ces dernières semaines, autour de l'«ordre juste». Plus qu'une révolution, c'est une restauration. Plus qu'un programme, c'est une ligne de conduite. Ces mots, en effet, referment doucement la parenthèse ouverte, à gauche, en 1968. Ils s'inscrivent - mais sur un mode moins cérébral, moins autoritaire, moins masculin, dirait l'intéressée - dans une veine qu'avait explorée en son temps le premier Jospin, celui de l'alliance avec Chevènement.

Ils montrent au final quelle est la véritable ambition du royalisme : non plus «changer la vie», comme le proclamait le vieux projet socialiste, mais rétablir les conditions d'une vie harmonieuse, après tant d'années de crise et de bouleversements.

De la critique sociale, on passe ainsi à la morale sociale, qui est sans conteste la dimension du blairisme le plus en phase avec le pragmatisme royaliste et sa contestation globale - et non simplement économique - du modèle libéral.

Ce rappel à l'ordre - façon mater familias - célèbre les noces de la gauche et d'un néoconservatisme clairement assumé. Il n'implique aucune critique des grandes institutions qu'il faudrait bousculer par principe.

Le royalisme - et c'est au fond sa principale originalité - se veut réparateur. Il dit pourquoi mais pas encore comment. Il donne du sens mais pas encore de solutions. C'est aujourd'hui sa force et demain, peut-être, sa limite.

François Bazin 

 

 

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