Une nouvelle contribution de Pierre Bothorel sur l'Education, la recherche et les entreprises (réconcilions la france avec ses entreprises)

Publié le par François Alex

Education nationale, recherche et entreprises

 

 

 

A la veille des grands rendez-vous politiques de 2007 avec leurs électeurs, les leaders politiques de gauche et de droite affirment une même priorité, l’éducation et la recherche. C’est plus surprenant des seconds, après la diminution du budget de la recherche de 2003, suivi, il est vrai, par un zèle de nouveaux convertis, avec un rattrapage budgétaire, la création d’agences de moyens (ANR, AII), celle des pôles de compétitivité, pas encore financés par l’Etat. Le choix de cette priorité est moins surprenant de la part des leaders socialistes, encore qu’il faille leur rappeler que, quand ils étaient au gouvernement de la France, ils se satisfaisaient au mieux d’une augmentation du budget de la recherche légèrement supérieure à l’inflation, comme si l’explosion du prix des appareils scientifiques, à chaque bond technologique, avait quelque chose à voir avec le « panier de la ménagère ». Ce choix prioritaire ne fait d’ailleurs que suivre les recommandations faites par les gouvernements européens, lors de leur réunion de Lisbonne, en 2000, de consacrer à la recherche 3% du PIB de nos pays dès 2010. Nous en sommes encore loin en France, 2 %, à comparer aux 4 à 5 % des Etats-Unis d’Amérique, du Japon, de certains pays nordiques, et d’autres encore.

 

Je veux rappeler ce qu’a dit Romano Prodi, dans un discours au Parlement européen le 14 janvier 2003, quand il était président de la Commission Européenne, trois ans après la réunion de Lisbonne (repris par Le Monde le 16/01/03, « Romano Prodi plaide pour la recherche et l’éducation »). Il indiquait que les progrès n’avaient pas été assez « rapides », ni assez « coordonnés » au niveau européen pour que le succès de la politique lancée à Lisbonne soit assuré. Il a déclaré : « la connaissance et l’innovation se trouvent au centre du développement durable. Ce sont les conditions préalables de la croissance, de la création de nouveaux emplois et d’un meilleur environnement ». Il a notamment insisté sur la nécessité de lutter contre la fuite des cerveaux européens vers les Etats-Unis. Sinon, a-t-il dit, « nous sommes perdus ». « Sur la voie de l’économie de la connaissance, l’Union est en effet distancée par ses principaux concurrents en termes d’investissements et de performance ». Pour reprendre le chemin de l’expansion, l’Union devra donc « augmenter ses investissements dans la connaissance et créer des conditions permettant aux entreprises de transformer l’innovation en croissance et en emplois ».Romano Prodi rappelait aussi qu’il y avait quand même de « bons élèves » dans l’Union Européenne, la Suède, le Danemark et la Finlande, où les investissements dans l’éducation, la recherche et le développement, et les techniques de l’information sont en général les plus élevés. Ces trois pays sont aussi parmi ceux qui bénéficient du meilleur taux d’emploi : plus de 70% pour les deux premiers (auxquels s’ajoutent les Pays Bas et la Grande Bretagne) plus de 67 % pour le troisième (avec l’Autriche et le Portugal). La France est loin du compte. En 2006, malheureusement, le constat de Romano Prodi n’a pas pris une ride.

Certains des leaders socialistes défendent cette priorité, parfois depuis plusieurs années. Je ne citerai que la déclaration de Jack Lang, récemment, lors d’une interview dans le Nouvel Observateur (20-26 avril 2006).

Question : comment comptez vous résorber le chômage ?

Réponse : « Nous devons agir sur ce que j’appellerais les deux bouts de la chaîne. D’un côté, sortir du chômage les travailleurs non qualifiés, notamment les jeunes. De l’autre, tirer très haut l’investissement dans l’intelligence et la recherche scientifique, et encourager une politique industrielle ambitieuse. Un gouvernement de gauche doit mener de front ces deux combats ».

     Je partage tout à fait cette proposition que j’espère bien retrouver dans le projet du parti socialiste. Mais sa réalisation par un gouvernement dirigé par des socialistes impose des choix que les militants n’ont peut être pas vraiment envisagés dans leurs discussions en section. Je veux en évoquer quelques uns.

- « Encourager une politique industrielle ambitieuse fondée sur l’investissement dans l’intelligence » suppose d’avoir en permanence un vivier important de jeunes bien formés en sciences et en technologies. Or nos lycéens se détournent des filières scientifiques, sous prétexte qu’elles sont trop difficiles. Mais ils ne remarquent pas que c’est à la sortie des filières non-scientifiques que les difficultés pour trouver un emploi sont les plus grandes. Cela pose déjà une question. Les études scientifiques dès le primaire puis dans les collèges et les lycées sont effectivement difficiles. Parce que les mathématiques restent le critère majeur de sélection scientifique, jusqu’à l’université. Stanislas Dehaene, spécialiste d’imagerie cognitive du cerveau, professeur au Collège de France, rappelait récemment : «En France, être bon en maths permet d’accéder aux Grandes Ecoles. On voit ensuite ce qu’on peut faire » (Le Monde du 6 mai). Or les enfants n’ont pas tous une forte capacité d’abstraction ; mais ne peuvent-ils pas cependant assimiler et même maîtriser les sciences ? N’existe-t-il pas une autre voie de formation scientifique ? Si, et elle est bien connue ; elle vient même de faire l’objet d’un rapport officiel qui la recommande. Il s’agit d’aborder les sciences expérimentalement, « avec les mains » ; nous avons une très bonne méthode en France, « la main à la pâte », soutenue par Georges Charpak, un de nos Prix Nobel, et expérimentée avec succès dans de nombreux endroits, dès l’enseignement primaire. Un gouvernement socialiste devrait s’engager dans cette révolution pédagogique.

- « Tirer très haut l’investissement dans l’intelligence et la recherche scientifique », cela veut dire en termes concrets que l’on favorise la formation d’une élite scientifique et technologique, vivier de nos futurs ingénieurs de haut niveau et de nos chercheurs de classe internationale. Accepter une politique élitiste n’est pas forcément aisé pour des socialistes.

- Mais pour que les plus aptes et les plus motivés de nos jeunes soient encouragés à aller dans cette voie, qui leur demande beaucoup d’efforts et de sacrifices personnels, encore faut-il qu’ils disposent d’une formation de même niveau que dans les pays les plus avancés, que la dépense par étudiant à l’université ne soit pas égale ou inférieure à celle d’un lycéen (une « spécificité » française), qu’ils aient à leur disposition des bibliothèques modernes bien équipées et ouvertes tous les jours, même pendant les vacances universitaires, ainsi que le soir tard ; qu’en fin de parcours les nouveaux docteurs es sciences ne se voient pas proposer dans nos laboratoires des allocations de stages post-doctoraux deux à trois fois plus faibles que dans d’autres pays développés et des salaires de chercheurs, à bac +8, qui ne les incitent pas à partir à l’étranger et à y rester.

- Une telle politique éducative devrait permettre de former les générations de techniciens, d’ingénieurs et de chercheurs absolument nécessaires pour que soient créées ou développées les PME innovantes dont manque cruellement notre pays. Mais encore faudrait-il que les socialistes évoluent dans leur vision souvent très négative des entreprises. Les salariés doivent souvent se battre contre des patrons, mais ce sont les entreprises qui continueront à créer les emplois, et à exporter, à condition que les produits qu’elles fabriquent soient compétitifs et donc innovants.

 

 

 

C’est ainsi qu’en partant simplement des conséquences de ces choix prioritaires qui sont aussi ceux de Ségolène Royal, nous nous retrouvons aborder des problèmes fondamentaux : l’éducation, l’orientation de nos enfants (et petits-enfants), l’encouragement à un effort motivé, le suivi personnalisé de l’enfant pendant toute sa formation. Y compris la sélection des plus aptes à se lancer dans un parcours très dur qui doit en faire les créateurs des produits futurs, de la modernisation de nos services, les inventeurs de nouvelles technologies, ou encore les créateurs de PME innovantes, en espérant que certaines seront nos leaders à l’exportation de demain.

- J’espère que ces sujets seront abordés dans le projet national du parti socialiste, que des actions concrètes y seront détaillées pour construire « une société durable, économiquement efficace, socialement juste », selon l’expression de Martine Aubry reprise par Jean Glavany dans « le cap et la route ». Au besoin en s’inspirant des solutions adoptées par d’autres pays européens qui ont réussi à combiner une haute protection sociale des salariés avec une réussite économique nationale qui les place aux toutes premières places d’un classement mondial ( Alain Lefebvre et Dominique Méda (« Faut-il brûler le modèle social français ? », André Sapir « Globalisation and the Reform of European Social Models »).

Peut-on espérer y arriver ?

«Ils peuvent parce qu’ils ont la certitude qu’ils peuvent » Virgile, repris par Claude Allègre et Denis Jeambar, dans « le défi du monde ».

Pierre Bothorel
Contribution fournie le 15 mai 2006

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