Les uns ne jurent que par lui, les autres le vouent aux gémonies. Dans la pratique, le “ modèle ” anglo-saxon de Tony Blair est plus nuancé qu’il n’y paraît.

Publié le par François Alex

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Emploi, insertion

Royaume-Uni

Le New Deal tente de concilier
flexibilité et équité sociale

Les uns ne jurent que par lui, les autres le vouent aux gémonies. Dans la pratique, le “ modèle ” anglo-saxon de Tony Blair est plus nuancé qu’il n’y paraît.

«Tout sauf ça. » C’est en général ce qu’on entend en France à la simple évocation du modèle économique anglo-saxon. Diabolisé et réduit la plupart du temps à sa plus simple expression, à savoir “ hyper-libéral ”. Le mot coupe court à toute autre argumentation. À ceci près qu’au jeu des comparaisons, l’insolente bonne santé de l’économie britannique et son taux de chômage de 4,5 % font pâlir de jalousie certains pays européens, dont la France.

Le produit intérieur brut britannique, autrement dit la richesse par habitant, dépasse de 20 % celui de la moyenne de l’Union européenne à Vingt-Cinq et de 10 % celui de la France. Plus inquiétant, la tendance s’est inversée en l’espace de dix ans. La situation de la France s’est dégradée, alors que celle de la Grande-Bretagne s’est améliorée. La croissance est forte et l’inflation jugulée. Les taux d’intérêt sont au plus bas. Mais ce qui attire surtout l’attention de ce côté-ci de la Manche, c’est le quasi plein emploi. Une fois encore, à l’inverse de la France, où le chômage n’a cessé de progresser par vagues depuis une vingtaine d’années, au Royaume-Uni, il n’a cessé de diminuer. Quant aux acquis sociaux, même si un salaire minimum a été instauré pour la première fois en 1999 et si, en six ans, il a augmenté de 40 %, il reste très maigre.

Pour en arriver là, Tony Blair, depuis huit ans, tente de réconcilier flexibilité du marché et équité. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 1997, il se retrouve à la tête d’un pays gouverné depuis 1979 par les conservateurs, dont la politique économique et sociale s’est fondée sur les privatisations, le démantèlement des syndicats et, par voie de conséquence, de la législation du travail qui, en matière de protection du salarié, s’est réduite à une peau de chagrin. Certes, la situation économique du pays est redressée, mais le taux de chômage (7 %) est sur une pente ascendante.

Les “ acquis ” du thatcherisme. Quand il arrive au pouvoir, Tony Blair ne remet pas en cause les acquis de ses prédécesseurs. Il maintient notamment l’absence de restriction des licenciements et n’impose pas un encadrement des horaires de travail, tout cela dans un marché de l’emploi très flexible. Parallèlement, il mène deux batailles. La première sur le front des services publics, où plus de 900 000 emplois auraient été créés tout en poursuivant leur modernisation. La deuxième bataille, contre le chômage, connue sous le nom de New Deal, portera ses fruits. La plupart des réformes mises en place dans le cadre du New Deal ont pour but de « lier systématiquement les prestations de chômage à la recherche active d’emploi en durcissant les conditions d’accès à l’indemnisation dont le montant est un des plus faibles de l’Union », comme l’écrivent Florence Lefresne et Carole Tuchszirer dans La Lettre de l’Ires de juillet 2003 . Mais ce contrôle draconien des chômeurs – tout refus est sanctionné par une réduction des prestations – s’accompagne de la modernisation des services d’emploi symbolisée par les “ job centers ” et d’une aide aux travailleurs les plus démunis. Tout est mis en place pour que ces demandeurs d’emploi trouvent du travail. Quel qu’il soit. « Ce dispositif d’incitation à la reprise d’un emploi garantit à 2 millions de foyers actifs une rémunération au-dessus des minima sociaux », ajoute Florence Lefresne.
Mais la logique qui anime ces politiques de l’emploi rencontre d’importantes limites et entraîne l’émergence de poches de pauvreté qui touchent les populations les plus vulnérables. Les inégalités se creusent et le marché du travail est très segmenté. Un phénomène devient plus criant, celui du “ travailleur pauvre ”, dont le revenu du travail est inférieur au seuil de pauvreté.

Durant ses deux premiers mandats, Tony Blair, avec son programme de “ troisième voie ”, s’est tenu à quelques grands principes, fondés avant tout sur le pragmatisme mais aussi sur le refus de toute “ redistribution ”. « Ce modèle s’alimente de la consommation et des investissements publics, poursuit Florence Lefresne. Il y a moins de chômage parce que la consommation a été relancée par les salaires. Sachant que cette relance est permise par une politique budgétaire qui n’est pas contrainte par le pacte de stabilité européen. Paradoxalement, contrairement aux idées reçues, la Grande-Bretagne est le seul pays européen où la part du salaire progresse dans la valeur ajoutée, tous salariés confondus ».

Pour la chercheuse, ce qui importe c’est qu’au Royaume-Uni une dynamique est en marche. Reste à la compléter par une véritable politique de réduction des inégalités.n

Entretien avec Christian Dufour*
Les relations compliquées entre les syndicats et le Labour
Christian Dufour, chercheur à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales), revient sur le contexte syndical au Royaume-Uni.

Comment les syndicats ont-ils accueilli l’arrivée du Labour au pouvoir en 1997 ?

Les syndicats étaient obligés d’accepter de travailler avec le New Labour car ils n’en pouvaient plus du thatchérisme. C’était pour eux la seule solution s’ils voulaient réapparaître sur la scène sociale. Tony Blair le savait. Il n’a jamais été pro-syndicats car, pour lui, l’action collective fondée sur la représentation des salariés n’existe pas. Dès qu’il est arrivé au pouvoir, il a prévenu les syndicats qu’il ne reviendrait pas sur certaines mesures de l’ère Thatcher. Il a synthétisé sa pensée très brutalement lors d’un congrès du TUC (1) en disant, en substance : « Si vous êtes un élément de solution, on pourra travailler ensemble, si vous êtes un élément de problème, il n’en sera pas question ».

Cela étant, Tony Blair avait besoin des syndicats pour plusieurs raisons. Étant pro-européen à sa manière, leur soutien lui était nécessaire. En effet, sous l’ère Thatcher et sous l’influence de Jacques Delors, les syndicats britanniques s’étaient convertis à l’Europe, se rendant compte que le droit social communautaire pouvait servir leurs intérêts.

De plus, les syndicats britanniques financent le parti travailliste à hauteur de 50 % environ. Enfin, ils ont une forte influence, selon un système électoral complexe, sur la désignation des candidats dans les circonscriptions. On peut dire que l’instauration d’un salaire minimum en 1999 est un geste en leur faveur, bien que cette revendication n’ait jamais été une priorité syndicale. Par ailleurs, ils ont obtenu le droit à la reconnaissance syndicale.

Dans quel état se trouvent les syndicats britanniques aujourd’hui ?
Le taux de syndicalisation, qui était de 50 % dans les années 1970, oscille aujourd’hui entre 25 % et 30 %, et il s’est stabilisé. Dans le public, ils se sont requinqués, mais ils sont affaiblis dans le privé, car les employeurs ne sont pas disposés à la négociation. En résumé, lors du premier mandat, on a eu un round d’observation. Lors du deuxième mandat, la situation est devenue chaotique du fait, entre autres, de la radicalisation de certains syndicats. Aujourd’hui, ils essaient de confirmer leur légitimité et leur autonomie collective dans un contexte où ils disposent toutefois d’une marge de manœuvre très faible. Ils restent toutefois, étant donné la faiblesse de l’opposition politique, le seul contre-pouvoir à Tony Blair.

(1) Le TUC (Trade Union Congress) rassemble la majorité des syndicats britanniques (67). Le TUC tente de trouver des positions communes afin de jouer un rôle de lobbying.

Elisabeth Kulakowska © CFDT (mis en ligne le 8 juillet 2005)

Pour en savoir plus
Lire l'article La “flex-sécurité”, les Français en parlent, les Danois l’ont fait (8 juin 2005)

 

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Publié dans MODELE ANGLO-SAXON

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