
La rédaction web des Echos - 4 mai 2006
VIE POLITIQUE - COMMUNICATION -
Ségolène Royal croit aux « citoyens experts » [ 04/05/06 ]
Le concept de « consommateur expert » trouve sa déclinaison politique avec celui du « citoyen expert », revendiqué par la candidate socialiste.
La publication sur le Web du manuscrit de Ségolène Royal a fait l'effet d'un pavé jeté dans une mare déjà bien agitée. Là où le microcosme politique escomptait - comme prévu - le livre profession de foi que la présidente de Poitou-Charentes était censée cosigner chez Flammarion avec Pascale Amaudric, journaliste au « Journal du Dimanche », il a découvert un manuscrit dont les dix chapitres, rédigés sous forme de notes et d'observations, seront, tous les quinze jours, mis en ligne sur son site, www.desirsdavenir.org, lancé mi-février. Quant au « livre papier » final, il est en définitive prévu pour le 24 août, voire début septembre, selon la maison d'édition.
D'ici là, chacun de ses chapitres - ou plus exactement leurs éléments de « diagnostic » - seront bousculé, critiqué, enrichi, bref « co-créé » grâce à l'apport d'internautes, jugés non plus comme des électeurs lassés d'une vie politique désespérément répétitive, mais comme des « citoyens experts » impliqués, crédités d'une faculté d'analyse et de diagnostic qu'on leur avait, semble-t-il, toujours déniée. En revanche, « la partie propositions et lignes d'action, liée aux diagnostics finals, sera rédigée par Ségolène Royal, non diffusée sur le Net et publiée à la fin de l'été », ajoute Christophe Chantepy, président du site desirsdavenir.org, conseiller d'Etat et ancien directeur du cabinet de l'ex-ministre de la Famille entre 2000 et 2002.
Mais pas question pour l'instant de journal de campagne, de WebTV ou de Webblog, à la manière d'Howard Dean, ex-candidat démocrate à la précédente élection présidentielle américaine, qui s'était distingué par sa maîtrise de la communication en ligne. Et encore moins de SMS, utilisés par l'UMP mais jugés trop « intrusifs » par l'équipe de la députée des Deux-Sèvres. Seul, le dialogue est censé être la vedette maîtresse de ce « forum participatif ». Une expérience gratifiante : le 2 mai, les « citoyens experts » avaient déjà apporté 11.000 contributions, tandis que le site avait accueilli 300.000 visiteurs et que 1.300.000 pages avaient été lues.
« Modernité ! », ont alors applaudi certains, soulignant la virtuosité avec laquelle la démocratie participative initiée par Ségolène Royal depuis 2002 à partir de ses expériences gouvernementales et régionales, « croiserait » les opportunités offertes par les nouvelles technologies interactives. Même si ces dernières sont déjà assez largement utilisées par les partis politiques depuis l'explosion en 2004 du haut débit. « Artifice ! », ont grincé d'autres, dont Loïc Lemeur, vice-président Europe de Six Apart, concepteur de blogs, qui pointe un « buzz » « entretenu artificiellement par une classe journalistique toujours en quête de nouveauté, plutôt qu'un véritable phénomène de fond qui serait relayé par les bloggeurs eux-mêmes ».
Démythifier la vie politique
Demeure une intuition sociétale : la prise de conscience de l'irruption presque irrésistible d'experts issus de la société civile, n'appartenant à aucun parti, aucun grand corps, aucun institut d'études. Un phénomène qui a déboulé sur la scène politique l'an dernier à l'occasion du référendum sur la Constitution, avec notamment le succès inattendu de blogs réalisés par de parfaits inconnus.
Mais c'est l'industrie qui avait la première expérimenté le concept jumeau de « consommateur expert », responsable, intelligent, se plaçant en position d'arbitre face à une offre toujours plus abondante, et ce, dans un contexte économique plutôt morose. Bref, un consommateur qui, au fil de ses achats et au vu de la stagnation de ses revenus, a développé une expertise en matière de consommation et de marketing. « Now, the consumer is the boss », répète à satiété Kevin Roberts, président de Saatchi & Saatchi Monde. Et, sous la pression des nouveaux comportements de ces consommateurs, les professionnels du marketing avaient alors dû revoir prestement positionnement et mode de communication de nombre de grandes marques.
De la même façon que le consommateur, le citoyen surinformé a appris à décrypter et démythifier la vie politique, à en identifier les codes, « les petites phrases » concoctées sur mesure à destination du microcosme, les apparitions athlétiques balnéaires à La Baule... et à jauger le peu de place qu'on lui concède dans la prise de décision finale. Une expertise citoyenne toute nouvelle... que la classe politique identifie bien après des directeurs du marketing, plus prompts à saisir les enjeux de tels bouleversements sociologiques.
Une tentation populiste
Les opposants à Ségolène Royal évoquent d'ailleurs volontiers, dans ce primat offert à la participation citoyenne, une tentation populiste, teintée de démagogie et de marketing. Autant de remarques hérissant l'équipe des plus proches fidèles de l'ex-ministre, qui mettent en avant l'historicité de la démarche.
Surtout, pour l'équipe de la candidate socialiste, cette schizophrénie apparente - un consommateur expert qui persisterait à évoluer dans la peau d'un citoyen bonnet d'âne - serait d'abord due à l'archaïsme de la classe politique : « Il faut en finir avec la conception élitaire de l'expertise politique qui conduit à une action inefficace, s'agace ainsi Sophie Bouchet-Petersen, conseiller d'Etat, amie et conseillère de Ségolène Royal depuis leur passage commun à l'Elysée, en 1983. C'est vrai que l'expertise des citoyens s'est accrue, notamment par un accès plus large aux études et à l'information. Mais l'explication est un peu courte. Pendant des années, on a sous-exploité leurs compétences, leur savoir d'usage, leur capacité d'analyse, de diagnostic et de proposition, à la fois par arrogance, par ignorance et par paresse. »
Natalie Rastoin, directrice générale du groupe de communication Ogilvy, conseillère à titre personnel et bénévole de la présidente de Poitou-Charentes, n'est pas moins sévère : « Les hommes politiques semblent confondre le rejet dont eux-mêmes et leurs méthodes font l'objet, avec le fait que les citoyens se désintéresseraient de la vie politique... Pendant très longtemps, leur réflexion a d'abord été liée à une pensée quantitative des sondages, tandis que personne ne prenait au sérieux les propositions des citoyens. » Tandis que Sophie Bouchet-Petersen reprend : « Nous assistons à une accélération du tempo de la modernité. Organiser de grands rendez-vous politiques tous les cinq ou six ans ne permet plus les ajustements qui doivent s'effectuer en temps réel. »
Faut-il prophétiser pour autant une sanction des citoyens experts comme il y a déjà eu sanction des consommateurs experts ? Assez rapidement, ces derniers ont tranché, éliminant les marques milieu de gamme sans réelle valeur ajoutée, pour ne plus arbitrer qu'entre la brutalité efficace du discours des hard-discounters et la qualité réelle mais coûteuse des marques haut de gamme « à forte implication ». Reste à savoir comment seraient redistribués les rôles.
VÉRONIQUE RICHEBOIS