La Mondialisation et la Réforme des Modèles Sociaux Européens / rapport d'André Sapir
Résumé
Ce papier, préparé par André Sapir, Senior Fellow à Bruegel et Professeur d’Economie à l’Université Libre de Bruxelles, a été présenté aux Ministres des Finances et aux Gouverneurs des Banques Centrales de l’UE lors de l’ ECOFIN informel. Cette réunion s’est tenue sous la Présidence britannique de l’UE à Manchester le 9 septembre 2005. Bruegel prévoit la publication d’un policy brief sur le sujet au cours du mois d’octobre 2005.
Le papier (en anglais) peut être téléchargé en intégralité à l’adresse suivante :
http://www.bruegel.org/Repositories/Documents/publications/working_papers/SapirPaper080905.pdf
Le Marché Unique élargi et l’euro : solutions ou problèmes à l’ère de la mondialisation ?
Alors que les pays d’Europe s’efforcent de récolter les bénéfices de la mondialisation et d’en éviter les pièges, le Marché Unique élargi et l’euro peuvent et doivent être des éléments de solution. Pourtant, il y a un a risque important à ce qu’ils constituent, au contraire, des problèmes additionnels. Ceci est illustré par les performances économiques médiocres de la zone euro, par l’enlisement du processus de Lisbonne et par l’incapacité à s’accorder sur la manière d’ouvrir les marchés des services. Seule une réforme en profondeur des modèles sociaux européens permettra à l’euro et au Marché Unique élargi de contribuer à rendre l’Europe économiquement prospère à l’ère de la mondialisation.
Recommandations :
Pour que l’UE sorte des problèmes économiques qu’elle rencontre actuellement, trois ingrédients sont nécessaires :
1) Au niveau national, les pays « continentaux » (l’Allemagne, la France etc.) et
« méditerranéens » (l’Italie, l’Espagne etc.) doivent réformer des règlementations du travail inefficaces. Cela n’implique pas de mettre en cause la cohésion sociale et l’équité, comme le montre l’expérience des pays « nordiques » (la Suède, le Danemark et la Finlande mais aussi les Pays–Bas). La faisabilité politique au niveau national demande des efforts coordonnés et complémentaires au niveau européen (UE, zone euro) afin d’accroître les bénéfices des réformes du marché du travail et d’en réduire les coûts.
2) Au niveau de l’UE, le processus de Lisbonne doit être recentré sur l’achèvement du Marché Unique et sur l’accroissement des financements pour la recherche et l’innovation. La création d’un marché unique des services sera cruciale pour la croissance étant donné que ceux-ci représentent soixante-dix pour cent de l’activité économique de l’UE. Le marché unique des services sera fortement complémentaire des réformes du marché du travail. Un engagement de l’UE dans cette direction agira en effet comme un encouragement à achever les réformes du marché du travail qui tardent au niveau national. 3) Au niveau de la zone euro, un engagement dans des réformes crédibles et coordonnées, réduirait le délai entre mesures nationales et réponse monétaire. Cela contribuerait à rapprocher la politique monétaire de l’idéal qui consiste à la faire avancer en parallèle des réformes, réduisant ainsi leur coût économique et politique.
Analyse
La notion de « modèle social européen » peut être trompeuse – en réalité il n’existe rien de tel. L’Europe abrite différents modèles sociaux distincts à la fois par leurs caractéristiques et leurs performances en termes d’efficacité et d’équité. Cet article présente une analyse de ces différents modèles qui fait ressortir quatre grandes catégories (pour les 15 Etats-membres de l’UE) :
EFFICACITÉ
Basse Elevée
« Continentaux »
(BE, DE, FR, LU)
« Nordiques »
(AT, DK, FI, NL, SE)
« Méditerranéens »
(ES, GR, IT)
« Anglo-Saxons »
(IE, PT, UK)
Cette classification, fondée sur une approche analytique, conduit à deux écarts par rapport aux catégories traditionnelles, strictement géographiques : L’Autriche possède un modèle d’une grande équité mais son taux de chômage élevé le fait appartenir au groupe « nordique » plutôt qu’au groupe « continental » ; de même, le Portugal, bien que partageant les caractéristiques des pays méditerranéens en terme d’équité, se rapproche plus du modèle du groupe « anglo-saxon » si l’on prend en compte les performances en matière d’emploi.
Empiriquement, la position des pays sur l’axe d’équité est largement déterminée par la qualité de leur système d’éducation secondaire et la générosité de leur système de redistribution, deux paramètres qui sont plus élevés dans les pays nordiques et continentaux que dans les pays anglo-saxons et méditerranéens. La position des pays sur l’axe d’efficacité, au contraire, dépend largement de la flexibilité de leurs marchés du travail.
Les marchés du travail des pays nordiques sont significativement plus flexibles que les marchés du travail des pays continentaux, et ce, sans en compromettre l’équité.
Ainsi, l’approche courante des réformes du marché du travail dans les pays continentaux et méditerranéens, qui consiste à les présenter comme entraînant inévitablement un choix entre équité et efficacité, est probablement fondamentalement fausse. En être conscient devrait aider les pays continentaux et méditerranéens à se réformer, mais cela risque de pas suffire. En effet, comme pour
Elevée
ÉQUITÉ
Basse
toute réforme sensible qui n’a pas encore été accomplie, même si les bénéfices de long terme sont avérés, le coût politique de court terme peut suffire à empêcher sa réalisation.
Pour réussir une réforme, les dirigeants européens ont besoin d’établir des priorités.
L’absence de clarté dans les objectifs respectifs des politiques publiques est une raison essentielle de l’échec du processus de Lisbonne, dont l’incapacité à engendrer des résultats mesurables est devenue de plus en plus évidente. Ce qui est nécessaire est une approche cohérente et crédible des réformes, qui prenne en compte les capacités de décision des différents acteurs.
Dans le système de gouvernance économique de l’UE, le marché du travail et la reforme des politiques sociales relèvent des Etats-membres, et non de l’Union Européenne. Néanmoins, il y a une complémentarité nécessaire entre réforme nationale des modèles sociaux et progrès dans l’accomplissement du marché unique, qui ne peut être achevé qu’au niveau de l’UE. Ainsi, la réforme la plus prometteuse pour l’Europe – et peut-être la seule qui puisse mener à la réussite – est celle qui combine les réformes des modèles sociaux nationaux inefficaces avec un engagement renouvelé à construire un marché unique des produits, des services, du capital et du travail au sein des 25 (et bientôt des 27) membres de l’UE. Au niveau de l’UE, doit aussi être encouragé l’investissement dans l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation en faisant un meilleur usage du budget de l’UE.
Bruegel est un centre de réflexion et de débat non partisan, basé à Bruxelles, qui a débuté ses activités en 2005 avec le soutien de 12 gouvernements européens et de 23 entreprises internationales. Son objectif est de contribuer à la qualité des politiques économiques européennes par le moyen de discussions, d’analyses et de travaux de recherche objectifs et utiles aux politiques publique. Une attention particulière est apportée aux interactions entre intégration européenne et mondialisation.
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