Dans la social-démocratie européenne, cinq partis gouvernent en coalition et presque tous les autres l'ont fait ou sont prêts à le faire (Michel Rocard, Le Monde, 05/05/2007)

Publié le par François Alex

Point de vue
 
 
par Michel Rocard
 
LE MONDE | 04.05.07 | 14h13  •  Mis à jour le 04.05.07 | 14h13

Comme donné prévisible par les sondages, le résultat du premier tour a installé Ségolène Royal comme finaliste, à quelque sept points devant François Bayrou, mais sans pour autant ouvrir une perspective claire de victoire au second tour sur Nicolas Sarkozy.

Nous sommes donc dans le plus attendu des scénarios. Il confirme la stabilisation en ce XXIe siècle commençant d'une situation politique : d'une part l'ensemble des forces de gauche et d'extrême gauche ne dépassant guère 40 % des voix, la gauche ne peut vaincre seule et a besoin de ralliements importants venant des électeurs indécis, et notamment du centre ; d'autre part le morcellement institutionnel des forces de gauche leur fait tout bonnement courir le risque de disparition au tour décisif des élections. Dans un comportement chaleureux et presque ironique, les électeurs sont à l'évidence beaucoup plus pressés d'en finir avec ces faiblesses que ne le sont les responsables d'appareils, voire les élus. L'ultragauche qui se croit radicale, mais n'est qu'impuissante, refuse de se rassembler : dans un score d'une rare cruauté, les électeurs la désertent, la renvoyant à son inutilité.

Devant une situation économique et sociale où, si le chômage baisse légèrement, la précarité, la stagnation des salaires et le manque de logements demeure dramatique, les électeurs, à l'évidence, veulent mettre fin au pouvoir de la droite et veulent une victoire orientée vers la gauche et la démocratie. Foin de tout purisme, de "radicalité" ou d'"antilibéralisme" et, le mieux étant l'ennemi du bien, les votants "non" au référendum de 2005 se sont prononcés pour Ségolène Royal, qui avait pourtant voté oui.

Et, après le premier tour, ce besoin de vaincre la droite se traduit par l'important soutien qu'a reçu l'idée d'un débat entre Ségolène Royal et François Bayrou, très appuyée par les sondages, au point que ce débat a eu lieu. Il fut un beau succès de démocratie, chacun restant fidèle à ce qui était l'essentiel pour lui, mais constatant des convergences, en matière européenne, sociale et institutionnelle notamment. "On ne discute pas avec la droite", avait dit François Hollande. C'était assimiler un peu vite M. Bayrou à M. Sarkozy. Les électeurs ne l'ont pas entendu ainsi, et Ségolène Royal a entendu les électeurs. Il a bien fallu discuter. Et c'est parce qu'on discute que s'établit ces jours-ci une dynamique positive qui pourrait bien porter une victoire que les chiffres n'annonçaient pas.

Je fais partie de ceux qui n'ont pas discerné au premier abord l'énergie et la ténacité de Ségolène Royal, ni par là les chances que ces vertus lui donnaient. Je n'en suis que mieux placé pour souligner et saluer le déplacement de forces qu'elle a réussi. Envisager une convergence de suffrages, et même, a dit la candidate, des ministres UDF, est à l'évidence une condition nécessaire à la victoire, même si elle est fort loin d'être suffisante. Pour que cette exploration des possibles se fasse bien, il fallait qu'elle soit publique : Ségolène Royal en a eu le courage.

J'attends en souriant le jugement à venir des experts politologues sur le point de savoir s'il a été utile ou non que je me charge, dix jours avant le premier tour, de dénoncer le tabou bloquant au PS : "Le centre c'est la droite et on ne discute pas avec la droite." En faisant au contraire de la dénonciation de ce tabou l'objet majeur des conversations, il me semble l'avoir démythifié, et avoir rendu plus facile de ce fait le choix de l'ouverture du dialogue dès le soir des résultats. Mais l'essentiel n'est pas dans les formes du déclenchement, l'essentiel est que cette dynamique se développe jusqu'à la victoire. Institutionnellement, elle ne peut pas concerner seulement le second tour, elle ne prend son sens que si elle engage aussi les stratégies nécessaires pour donner à la présidente élue la majorité parlementaire dont elle a besoin.

C'est seulement si cet "état de convergence" est ressenti comme établi que les électeurs se sentiront confirmés dans l'idée que le jeu en vaut la chandelle et que la France mérite l'audace réformatrice dont les moyens sont ainsi rassemblés. Et Ségolène Royal de la sorte sera portée vers la victoire. Sur le plan de la structuration politique de la France, et des orientations de son système de partis, les enjeux sont désormais clairs.

Si Nicolas Sarkozy l'emporte, le président George Bush se réjouira de compter un allié de plus en Europe, la banlieue attendra la prochaine frappe disproportionnée et notre système de partis se retrouvera comme il est, inchangé et bloqué. Si, au contraire, comme il est maintenant possible à condition que le mouvement amorcé continue, Ségolène Royal l'emporte, il en découlera des changements majeurs. Le premier est que Ségolène Royal aura pu sortir, par sa seule décision, de la volonté de perdre dans laquelle essaye de l'enfermer un dogmatisme socialiste trop étroit. Le second est que la France s'orientera faute de mieux vers une majorité présidentielle et un gouvernement de coalition. Faute de mieux : tout le monde préfère bien sûr une majorité claire et homogène. Cela assure la stabilité et simplifie la vie.

Mais l'éclatement de l'opinion ne le permet plus. Dans la social-démocratie européenne, cinq partis gouvernent en coalition et presque tous les autres l'ont fait ou sont prêts à le faire. Nous avons besoin de cette coalition pour changer l'approche européenne, les politiques sociales, et modifier quelque peu nos institutions. Soixante sièges de députés élus à la proportionnelle pourraient par exemple être créés en plus dès l'automne et conforter ainsi la majorité présidentielle par une écoute plus attentive des petites forces. Si cette victoire se produit, ce qui est maintenant possible, c'est qu'elle aura été voulue par les électeurs du PS contre une partie importante de leur appareil et par une majorité des électeurs de François Bayrou contre leurs élus. Il y aura là une très forte pédagogie pour la suite. Les électeurs veulent des résultats pour tout de suite, même s'ils sont modestes.

Ils n'ont plus confiance dans les vertus des ruptures annoncées parce qu'ils les savent impossibles. Nos démocraties modernes et complexes n'évoluent qu'à petits pas. C'est le travail de partis politiques responsables que de l'assumer. Nous avons moins besoin de gardiens du temple que de réformateurs efficaces. Le capitalisme mondial se fait plus brutal et instable ? Raison de plus pour ne pas attendre une autre élection et un miracle pour lui imposer les inflexions progressives, nationales et internationales, qu'il ne supporte et que nous n'avons la force de lui imposer qu'à petites doses. Même modeste, une victoire vaut mieux qu'une défaite. Courage Ségolène !


Michel Rocard est premier ministre de 1988 à 1991, député européen.

Publié dans BIG BANG

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