Au nombre des « critères distinctifs » des think tanks ils incluent la nécessité de « maintenir son autonomie intellectuelle et ne pas être lié à des intérêts spécifiques » (Monde Diplo, 01/2007)

Publié le par François Alex

Le Monde diplomatique

Deux ouvrages sur les « think tanks »

Essor de la pensée mercenaire

Quand les partis deviennent des machines à sélectionner les candidats, le travail intellectuel des responsables politiques doit se préparer ailleurs. Aux Etats-Unis, on le sait, ce sont surtout les boîtes à idées (think tanks) qui le réalisent. Le souci du bien public ne caractérise pas souvent leur activité puisqu’il s’agit en général pour elles de badigeonner d’un vernis expert et détaché les priorités des groupes d’intérêts qui les financent. Et en Europe ?

A cette question, il faut savoir gré à Stephen Boucher et à Martine Royo d’avoir répondu de manière concise et claire en adjoignant à leur propos une chronologie de la création des principaux instituts de recherche et quelques portraits de leurs inspirateurs en France (1). Mieux, les auteurs, loin de se satisfaire de compiler les sites Internet des think tanks et d’emmailloter l’ensemble de généralités relatives à la bataille des idées dans un monde « complexe », font un travail d’enquête qui confère son originalité à leur ouvrage.

Mais, hélas pour eux, rarement une introduction a-t-elle à ce point dissuadé les lecteurs de découvrir la suite. La charité oblige à imaginer que le petit texte de M. Pascal Lamy, sollicité par affinité idéologique, a été « rédigé » entre deux avions tant il enchaîne les poncifs sur un sujet qui en est déjà encombré : « retard français », « nécessité d’enrichir le débat politique », appel à la « société civile » (dans laquelle M. Lamy compte les « chefs d’entreprise », mais omet les syndicalistes). L’actuel directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) guida les premiers pas de la boîte à idées Notre Europe. Il proclame donc, péremptoire : « L’Europe et la France ont besoin des think tanks. Or, non seulement ceux-ci sont moins nombreux chez nous qu’aux Etats-Unis, mais la réflexion y est bien souvent insuffisante. »

Notre « besoin » de « réflexion » est-il si pressant ? En rappelant que « les think tanks les mieux dotés et les plus influents sont au centre ou à droite dans la politique américaine », les auteurs relativisent aussitôt notre désir de rattraper un « retard » en la matière. Et puisqu’au nombre des « critères distinctifs » des think tanks ils incluent la nécessité de « maintenir son autonomie intellectuelle et ne pas être lié à des intérêts spécifiques », comment ne pas se demander si, à ce compte-là, il y a vraiment quatre mille cinq cents think tanks aux Etats-Unis et sept cents en Europe ? Ronald Reagan recruta cent cinquante membres de son administration dans le vivier de la Hoover Institution, de la Heritage Foundation et de l’American Enterprise Institute. Or on sait assez quels « intérêts spécifiques » ils servirent.

Plus récemment, de 2000 à 2003, ExxonMobil a versé 8 millions de dollars à une quarantaine de think tanks pour réfuter la thèse du réchauffement de la planète... Quand la « recherche » est à ce point mercenaire, comment la distinguer du simple lobbying ? S’entretenant avec les auteurs, l’ancien premier ministre français Michel Rocard explique : « Certaines entreprises conçoivent le financement de think tanks à l’expression libre comme faisant partie de leur politique de sponsoring. Par exemple, je fais partie d’un think tank sur l’eau financé par Veolia, société qui fait preuve d’un beau désintéressement. » Le croit-il vraiment ? Vraisemblablement. Et dans ce cas, Veolia n’a pas perdu tout son argent.

Entre boîtes à idées et médias, les rapports se resserrent aussi. Correspondant et directeur délégué de Radio France à Bruxelles, Quentin Dickinson voit dans les études produites par les think tanks « le fruit d’un effort collectif intense qui nous mâche le travail. Il y a là collecté en vingt ou cinquante pages des éléments qui prendraient des jours et des jours à aller chercher... ». Mais l’information « équilibrée » y gagne-t-elle ? Sous couvert de pluralisme et de débat d’idées, n’est-il pas devenu un peu trop courant de donner la parole à des responsables de think tanks dont on ne perçoit pas toujours au premier coup d’œil ce qui les distingue ? Récemment, dans le journal de France Inter que présente Nicolas Demorand, M. Claude Bébéar, fondateur de l’Institut Montaigne, succéda à Pierre Rosanvallon, inspirateur de La République des idées. L’un carrément à droite, l’autre modérément à gauche. Mais tous deux avaient signé, en 1994, le rapport Minc sur « La France de l’an 2000 », le manifeste libéral alors commandé par le premier ministre Edouard Balladur.

« La plupart des têtes chercheuses de l’Hexagone, soulignent les auteurs, ont toujours œuvré à l’instigation de l’Etat et grâce aux fonds publics. C’est pourquoi elles ne sont pas considérées comme des vrais think tanks dans les pays anglo-saxons, où le critère de l’indépendance passe par des financements privés. » Instruit qu’une telle inversion des valeurs caractérise souvent les restaurations libérales, c’est avec une curiosité un peu inquiète qu’on se reportera à l’inventaire détaillé que réalise Pierre-Emmanuel Moog des clubs de réflexion et d’influence français, de leurs acteurs principaux et de leurs structures de financement. Il permet de distinguer les « vrais » think tanks des autres, plus désintéressés (2).

(1) Stephen Boucher et Martine Royo, Les Think Tanks. Cerveaux de la guerre des idées, Le Félin, Paris, 2006, 118 pages, 9,90 euros.

(2) Pierre-Emmanuel Moog, Les Clubs de réflexion et d’influence 2006-2007, L’Expansion, Paris, 2006, 366 pages, 50 euros.

Serge Halimi.

Édition imprimée — janvier 2007 — Page 25
 
 
 
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