S'il se défend d'être social-libéral - anathème au PS -, DSK puise son inspiration plus dans le monde anglo-saxon (blairisme rénové) que dans les modèles scandinave et allemand (Le Monde, 10/11

Publié le par François Alex

LeMonde.fr

 

Analyse
 

 

Ils sont tous trois socialistes. Ils affirment tous trois que leur programme est celui du PS. Pourtant, lorsque les militants désigneront leur champion pour la présidentielle de 2007 le 16 novembre, ils choisiront entre trois projets profondément différents. Laurent Fabius incarne un socialisme étatique et républicain de gauche, Dominique Strauss-Kahn une social-démocratie rénovée, tandis que Ségolène Royal prône une démocratie participative qui s'inspire à la fois des réseaux altermondialistes et des modèles nordiques.
 
 

M. Fabius est le cas le plus pur. Héritier de la tradition mitterrandienne, il entend rassembler toute la gauche, seul moyen de gagner les élections. Il aspire à incarner un président qui préside, "chargé du long terme", et qui fixe les grandes orientations de la nation. Républicain, il défend fermement la laïcité, qualifiée de "joyau du joyau du joyau", et rejette toute tentative de discrimination positive. Il s'oppose à une décentralisation qui romprait l'égalité entre les citoyens et plaide pour une intervention forte de l'Etat, bras armé d'une politique résolument de gauche. Ainsi propose-t-il une hausse immédiate du smic de 100 euros au lendemain de son élection.

Plus que le montant, c'est la méthode qui est révélatrice : pour M. Fabius, il appartient à l'Etat de s'impliquer activement dans la politique économique, là où M. Strauss-Kahn plaide pour des compromis entre syndicats et entreprises. M. Fabius, qui fut le chantre des réductions d'impôts sous Lionel Jospin, juge désormais qu'il serait "irresponsable" de les baisser : il donne la priorité à un Etat social redistributeur et aux services publics.

Le non de M. Fabius à la Constitution européenne peut s'expliquer par des raisons tactiques, mais il s'inscrit aussi dans cette tradition de la gauche française marquée par une vive réticence face à l'économie de marché. Depuis des années, il déplorait la dérive d'une Europe élargie ayant conduit à une dissolution du projet français d'Europe-puissance et transformé l'Union européenne, selon lui, en un marché ouvert aux vents de la mondialisation.

M. Strauss-Kahn, renouvelant la pensée de la deuxième gauche, aspire à réinventer la sociale démocratie européenne pour trouver sa place dans la mondialisation. Pour lui, le président "n'est pas la vigie du navire, il le dirige". Il entend être responsable devant les citoyens, véritable chef de l'exécutif comme le sont tous les chefs de gouvernement modernes. M. Strauss-Kahn estime que la cause du mal français réside dans la faiblesse de la croissance et ses problèmes économiques et sociaux. Pour remettre le pays en "mouvement", il veut rétablir la "confiance" et vante le "compromis", vocable qui lui vaut des sifflets à gauche, et estime qu'il convient de faire mille réformes plutôt qu'une grande rupture. Pour cela, il faut un mandat politique clair et donc tenir un langage de vérité.

L'ancien ministre de l'économie, qui avait inspiré à Lionel Jospin les 35 heures en 1997 avant de s'opposer à leur mise en oeuvre par Martine Aubry, a cessé les surenchères à gauche sur la renationalisation d'EDF, qui ne sera pas sa priorité ; sur le système universitaire, en perte de vitesse dans les classements internationaux, qu'il convient de mettre en concurrence ; sur les dépenses de santé, qu'il réhabilite en qualifiant ce secteur de "plus grande promesse de croissance et d'emploi pour les quarante ans qui viennent".

S'il se défend d'être social-libéral - anathème au PS -, il puise son inspiration plus dans le monde anglo-saxon - le financement par le privé des universités - ou le blairisme rénové - donner aux jeunes un capital de départ à la naissance. En tout cas, M. Strauss-Kahn juge que si les modèles scandinave et allemand ont su répondre aux problèmes d'hier, ils n'ont pas inventé la solution de demain. Il constate que l'énorme Etat social mis en place depuis 1945 a atteint ses limites et se propose de "casser la machine à pauvres" non plus après coup, mais en amont, en empêchant les inégalités de se créer.

Contrairement à DSK, qui insiste sur l'économie et le mouvement, Ségolène Royal a pour priorité de sortir le pays de sa "crise démocratique et morale" en instaurant un ordre qualifié de "juste". Ainsi estime-t-elle qu'"un chef ou une cheffe d'Etat affirme d'abord ses valeurs". Elle se campe en femme providentielle pour les Français, en particulier des classes populaires, qui ont le sentiment d'être abandonnés.

En matière d'éducation et de sécurité, elle incarne une gauche que Daniel Cohn-Bendit qualifie d'autoritaire, compatible avec le courant longtemps incarné par Jean-Pierre Chevènement et opposé aux tendances plus libérales de DSK.

UNE LIGNE INNOVANTE

En matière économique, sociale et politique, sa méthode s'inspire à la fois des milieux contestataires altermondialistes et des très consensuels pays nordiques. La présidente de la région Poitou-Charentes veut remettre en question l'Etat jacobin pour promouvoir une démocratie participative et décentralisée. Elle estime qu'il est "temps que les Français reprennent la main" sur les "spécialistes" et entend contester la légitimité des corps intermédiaires : lorsqu'elle propose la constitution de jurys citoyens pour contrôler l'action des élus ; lorsqu'elle dit aux Français que son avis sur la Turquie sera le leur. Ces corps intermédiaires ne redeviendront légitimes que s'ils se fondent avec la population française. C'est dans cet esprit qu'elle prône une adhésion massive aux syndicats, désertés par les salariés, pour redonner sa légitimité à la négociation.

Sur le fond, elle attaque les dossiers souvent par la gauche : qu'il s'agisse des 35 heures, qui ont constitué une "régression" pour une minorité de salariés à cause des restrictions salariales imposées, ou de la carte scolaire, qui n'assure plus la mixité sociale. La ligne est innovante, et il n'est pas facile de suivre la candidate. Les conseillers de Mme Royal eux-mêmes hésitent entre la voie "de gauche", comme peut le laisser croire la nomination d'un Arnaud Montebourg au poste de porte-parole, ou la voie sociale-démocrate, voire blairiste.

Sans doute Mme Royal utilise-t-elle les deux, voulant traiter les problèmes de manière pragmatique, au cas par cas. Le moyen pour elle de concilier ces deux aspirations serait d'adopter plus franchement le modèle nordique : association des citoyens à la prise de décision, égalitarisme puissant, hausses d'impôts massives pour assurer la flexisécurité danoise : les entreprises peuvent licencier, l'Etat assure la formation entre deux emplois, mais le chômeur a le devoir de chercher un nouveau job. Ce modèle serait une rupture avec une France centralisée, hétérogène et peu consensuelle. Le 16 novembre, les militants socialistes ne choisiront pas seulement leur champion, mais ils choisiront aussi entre trois voies qui se sont clairement séparées au fil des débats .

 

Arnaud Leparmentier
LE MONDE | 09.11.06 | 13h15  •  Mis à jour le 09.11.06 | 13h15
Article paru dans l'édition du 10.11.06

Commenter cet article