En prônant un syndicalisme fort et en puisant ses modèles en Suède et au Danemark, Ségolène Royal nourrit aussi son inspiration à la matrice de la sociale démocratie (Le Monde, 03/11/2006)

Publié le par François Alex

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L'aveu social-démocrate au PS, par Michel Noblecourt

L'intérêt de la campagne interne au Parti socialiste en vue de la primaire d'investiture du candidat à l'élection présidentielle est qu'elle fait bouger les lignes. Ségolène Royal secoue avec vigueur la "vieille maison", quitte à toucher aux fondations. Laurent Fabius, dans le prolongement de son non au référendum européen de 2005, veut l'emmener le plus possible à gauche. Et Dominique Strauss-Kahn opère une sorte de "coming out" social-démocrate en ressortant du placard où elle avait été rangée, dès la création du PS en 1905, une social-démocratie dont beaucoup annoncent le déclin en Europe.

 
REUTERS/BENOIT TESSIER
Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius,
lors du deuxième débat régional pour l'investiture
du Parti socialiste, au Zénith de Paris

L'ironie de l'histoire est que le congrès d'unification des socialistes français, en 1905, se fait sur l'injonction d'une Internationale socialiste qui réunit déjà nombre de partis sociaux-démocrates, mais qui proclame, dès 1904, "l'impérieux devoir de travailler de toutes leurs forces à la réalisation de l'unité socialiste". A l'époque, Jean Jaurès reproche à ses camarades allemands "un attachement exclusif à la lutte des classes" qui "ne peut conduire qu'à la stérilité politique". Mais la SFIO de 1905 tourne le dos à la social-démocratie et se définit comme "un parti d'opposition fondamentale et irréductible à l'ensemble de la classe bourgeoise et à l'Etat qui en est l'instrument".

Cette prise de distance avec la sociale démocratie est confirmée en 1906 quand, avec l'adoption de la charte d'Amiens, la CGT refuse de nouer des relations privilégiées avec la SFIO. Contrairement à nombre de pays européens - scandinaves, britannique, allemand -, il n'y aura jamais de "courroie" ou de rapport étroit entre le PS et le syndicalisme. Dans l'éducation nationale, la FEN affichera longtemps sa proximité avec le PS - comme aujourd'hui, mais à un bien moindre degré, l'Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) -, mais se préservera de tout lien organique. Pour autant, le PS satisfait aux trois autres critères généralement admis pour qualifier un parti de social-démocrate : l'orientation réformiste, l'attachement à la démocratie et la pratique du compromis.

Le PS a souvent été à deux doigts de faire sa conversion et de s'avouer social-démocrate, mais il n'a jamais sauté le pas. En 1990, à l'ouverture du fameux congrès de Rennes où son unité est pourtant gravement mise en péril, il adopte à l'unanimité une nouvelle déclaration de principe dans laquelle il se fixe comme objectif "l'émergence, par la voie démocratique, d'une société qui réponde aux aspirations fondamentales de la personne humaine". Il "met le réformisme au service des espérances révolutionnaires. Il s'inscrit ainsi dans la démarche historique du socialisme démocratique".

En 1994, Jacques Delors se réclame d'une social-démocratie fondée "sur un double compromis : celui entre le capital et le travail, celui entre l'Etat et le marché", mais il renonce à se présenter à l'Elysée. Même François Hollande, dans son récent livre Devoirs de vérité (Stock, 294 p., 18 €), amorce aussi un "coming out" social-démocrate, en se déclarant fidèle à une social-démocratie dont il définit ainsi les principes : "démocratie, transparence, exigence de liberté, équilibre des pouvoirs, ambition d'égalité, primauté de la négociation, choix d'intérêt général et souci de la redistribution." Mais, en tant que premier secrétaire, M. Hollande s'est toujours gardé de s'afficher en social-démocrate, comme si, à la différence du terme de "réformisme" désormais consacré, il s'agissait toujours d'un gros mot.

Le candidat Dominique Strauss-Kahn a choisi, lui, de franchir le Rubicon. Déjà dans son livre 365 jours (Grasset, 360 p., 18,90 €), l'ancien ministre de l'économie avance "une vraie ligne social-démocrate". Se refusant à "copier" le New Labour de Tony Blair, le SPD allemand ou les sociaux-démocrates suédois, il juge que "seul l'avènement d'une gauche débarrassée tant de ses oripeaux révolutionnaires que des scories du XXe siècle peut permettre de sauver le modèle de société que nous offrons au monde".

"LE COMPROMIS AVEC NOS ALLIÉS"

Dans le discours fondateur de sa campagne, le 4 octobre à Alfortville (Val-de-Marne), M. Strauss-Kahn a explicité davantage son credo social-démocrate : "Il faut du social. Le social, c'est l'objectif. Mais il nous faut la démocratie. La démocratie, c'est la méthode." Et, ajoutait-il, "la social-démocratie, c'est le compromis avec nos alliés, mais c'est aussi le compromis dans la société. Parce qu'un pas en avant est toujours bon à prendre". Dans une lettre aux dirigeants syndicaux - avec lesquels il a des liens anciens -, le 12 octobre, pour le centenaire de la charte d'Amiens, "DSK" propose de "construire un nouvel âge dans les relations entre la politique et le syndicalisme". Comme le PS, il préconise "une représentation fondée sur un vote sans évidemment transformer les syndicats en partis politiques". Il y ajoute, "pour les sujets relevant de la compétence des partenaires sociaux", une priorité "à la négociation collective sur la loi", à travers un "mécanisme qui peut être de nature constitutionnelle".

Le 17 octobre, lors du premier débat télévisé avec ses concurrents, M. Strauss-Kahn a réitéré son orientation, se déclarant "candidat pour qu'enfin dans notre pays, on mette en oeuvre les solutions d'une social-démocratie moderne". Se réclamant à la fois de l'héritage revisité de François Mitterrand, au niveau des valeurs et de la "démocratie participative", Ségolène Royal se soucie peu de caractériser son socialisme. Accusée un peu vite d'être sociale-libérale parce qu'elle avait, comme naguère M. Strauss-Kahn mais aussi M. Fabius, reconnu quelques mérites à M. Blair, la présidente de la région Poitou-Charentes n'est pour autant pas très éloignée de la voie social-démocrate.

En prônant un syndicalisme fort, quitte à préconiser un temps... l'adhésion obligatoire, et en puisant ses modèles en Suède et au Danemark, elle nourrit aussi son inspiration à la matrice de la sociale démocratie.

A l'opposé, M. Fabius, qui n'était pas loin de se convertir à la sociale démocratie quand il préconisait un "socialisme moderne" que ses adversaires, avant de devenir ses alliés, taxaient de "social-libéral", défend une voie plus radicalement et plus "clairement" à gauche. Dans le livre qu'elle cosigne avec Alain Vidalies, L'Air du temps... ou le temps de la gauche (Pharos, 210 p., 21 €), Marie-Noëlle Lienemann, fabiusienne de fraîche date, reproche aux dirigeants du PS d'avoir "fermé la porte à la grande majorité des Français car, de gré ou de force, ils veulent transformer le Parti socialiste, le parti d'Epinay, en un parti social démocrate classique". L'ancienne ministre de Lionel Jospin va plus vite que la musique.

Mais le "coming out" de M. Strauss-Kahn pourrait, même si ses militants investissent Ségolène Royal comme candidate, accélérer la conversion du PS d'un réformisme revendiqué à une sociale démocratie plus assumée.

 

MICHEL NOBLECOURT
Article paru dans l'édition du 03.11.06.
LE MONDE | 02.11.06 | 13h56  •  Mis à jour le 02.11.06 | 15h04
 
 

 

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