Fini les décisions politiques tombées de haut, les grands desseins mûris dans la solitude du pouvoir. La Toile exige des relations horizontales, peer to peer. (LM, 07/09/06)

Publié le par François Alex

Cybercandidats, cybercandidate,
par Bertrand Le Gendre

Minée par le rejet de la politique, la démocratie représentative est en crise. La démocratie numérique la remettra-t-elle à flot ? Lionel Jospin ne le croit pas. Il l'a dit aux jeunes socialistes à La Rochelle, ajoutant à l'intention de Ségolène Royal que les nouvelles techniques de communication ne doivent pas reléguer la politique au second plan. "Le tuyau, selon sa formule imagée, ne donne pas le contenu."
 
Lionel Jospin est bien le seul à se méfier des "tuyaux", même s'il a désormais son blog. Sites personnels, forums, chats, questionnaires en ligne, tous les candidats à la présidentielle misent sur le Web pour revitaliser le débat politique et renouer avec une frange de l'électorat qui a une fâcheuse tendance à leur tourner le dos.

Individualisme, déclin des idéologies, la démocratie représentative, qu'a défendue M. Jospin à La Rochelle, se délite. L'abstention aux législatives est passée de 27,9 % en 1962 à 39,7 % en 2002. Le taux de syndicalisation, qui était de 16 % il y a un quart de siècle, est de 8 % aujourd'hui. Et les partis politiques ne comptent plus que 500 000 adhérents, contre 900 000 il y a vingt ans.

Ce phénomène de "désaffiliation", de repli sur soi, date des années 1980. Il a frappé d'autres institutions comme la famille et favorise les replis identitaires, religieux et ethniques. A l'inverse, comme l'a compris Ségolène Royal, le Web crée des liens. En un clic, il met en rapport des individus qui ne se parlaient pas ou plus et redonne vie à l'utopie rousseauiste de la démocratie directe, de la démocratie tout court. Du PS à l'UMP, les formations qui prospèrent sur cet humus sont en pleine mue. Quant aux politologues, qui distinguaient jusqu'ici les partis de masse et les partis de cadres, ils y perdent leur latin. A quoi ressemblera demain un parti d'internautes ? A aucun modèle connu.

Un parti de masse est un parti de type léniniste dont le PCF a longtemps été l'archétype. Centralisme démocratique. Liaisons verticales entre la cellule de base et les échelons supérieurs, section et fédération. Respect absolu de la ligne politique. A contrario, un parti de cadres est un parti aux structures lâches, à la doctrine floue, à l'image du Parti radical hier et aujourd'hui. Un parti de notables plus que d'adhérents, fondé sur le clientélisme plus que sur un projet collectif.

Les 18-30 ans, les natifs du numérique, ne se reconnaissent ni dans ces structures verticales ni dans les notables. Les partis politiques, qui cherchent à rajeunir leurs troupes, le savent et se sont adaptés. Place au cybermilitant, recruté sur Internet ou via un téléphone mobile, dont les liens avec l'UMP ou le PS sont par essence ténus, distants et révocables à tout instant, d'un simple clic.

Les nostalgiques, tel M. Jospin, s'en désolent mais doivent constater qu'Internet a revivifié l'espace public jusque-là en jachère. Longtemps confisqué par les professionnels de la politique, le débat citoyen a retrouvé des couleurs, même s'il se mène autrement et ailleurs, sur les forums politiques en particulier, qui pullulent sur le Web, comme ceux de Yahoo ! ou du Monde.fr.

Tout comme ses concurrents, Nicolas Sarkozy cherche à tirer parti de ce bouillonnement. Sur Sarkozy.affinitiz.com, il incite ses partisans à se manifester le plus souvent possible sur ces forums, qu'il compare aux marchés du dimanche, "où l'on peut rencontrer des gens, parler politique et recruter des soutiens".

Ce débat permanent, foisonnant, déroutant parfois, donne à la Toile un faux air d'agora athénienne, un faux air seulement, car le Web a tendance à homogénéiser le débat. A enfermer les internautes dans des communautés virtuelles où, via des liens hypertextes, ils n'échangent des arguments qu'avec leurs semblables. Par exemple, le site de l'UMP oriente l'internaute vers celui du Centre national des indépendants (CNI), qui le dirige vers celui du Parti radical, qui l'aiguille vers le site de l'UMP, et ainsi de suite. On ne sort jamais de la famille. Ce despotisme de l'hypertexte, consubstantiel à la Toile, est un risque, bien sûr, pour la démocratie. Car il raréfie l'espace public, qui exige, pour tenir son rôle, l'expression d'opinions contradictoires.

 

DÉMOCRATIE NUMÉRIQUE

 

Heureusement, la navigation sur Internet ne repose pas que sur des hyperliens. Elle passe aussi par des moteurs de recherche (Google, Yahoo !, MSN...) qui, eux, sont politiquement neutres. Si par exemple on tape "immigration" dans la boîte "rechercher" de Google, on voit s'afficher le site du Monde diplomatique et aussi celui du Sénat. A condition de ne pas l'opposer à la démocratie représentative, la démocratie numérique est une chance, n'en déplaise à Lionel Jospin. Espace de débats et d'information, d'échange et de cristallisation des opinions, elle pallie les carences de la démocratie d'hier, caractérisée par la confiscation du discours politique au profit d'une élite, l'opacité des choix et l'isolement des électeurs.

Pour les cybercandidats à la présidentielle, qui ont pris la mesure de ce phénomène, plus question de poser à l'homme ou à la femme providentiel(le). Encore moins d'imposer un programme. Le candidat se doit d'être modeste, à l'écoute, disponible. Il avoue avec ostentation ses hésitations, comme Dominique Strauss-Kahn, dont le blog a pour ambition de "faire remonter des idées".

Fini les décisions politiques tombées de haut, les grands desseins mûris dans la solitude du pouvoir. La Toile exige des relations horizontales, peer to peer. Ségolène Royal l'a compris avant ses concurrents. Lorsqu'elle se manifeste sur son "forum participatif", Désirs d'avenir, elle prend soin d'intervenir comme une contributrice parmi d'autres, sur un pied d'égalité affiché avec "denis38" ou "vizilopoutchi".

Les cybercandidats se félicitent d'avoir ainsi renoué avec "denis38" et ses semblables, une catégorie de Français jeunes, intégrés et urbanisés, sourds généralement à leurs discours. Pas question de rompre le charme. Ils les flattent dans le sens de la Toile, où domine la figure du pair plutôt que du père (de la nation). On comprend qu'étant ce qu'il est le vaincu de 2002 en soit déboussolé.

Avec la foi des néophytes, les cybercandidats font comme si la politique sous les préaux d'école et devant le tube cathodique était condamnée. Au risque d'oublier les exclus du Web, les privés de "tuyaux". Un risque calculé. Il y a quarante ans, en 1966, un foyer français sur deux seulement disposait d'un téléviseur. Exactement la proportion de familles connectées aujourd'hui à Internet, avec la même marge de progression.

Bertrand Le Gendre
Article paru dans l'édition du 07.09.06
LE MONDE | 06.09.06 | 13h29  •  Mis à jour le 06.09.06 | 13h29

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