André Sapir soutient que le point nodal de ces divers dispositifs sociaux est la plus ou moins bonne santé de leurs systèmes éducatifs. (Le Taurillon, 29/06/2006)

Publié le par François Alex

Le modèle social européen est-il en panne, voire en danger ? Nombre d’observateurs extérieurs répondent aujourd’hui à cette question par un oui franc, net et massif. Et les Européens eux-mêmes sont de plus en plus nombreux à partager cet avis et craignent qu’un libéralisme anglo-saxon réputé sauvage et dévastateur n’engloutisse demain la très civilisée économie européenne (et son fameux modèle social...).

 

Mais au fait, y a-t-il seulement un modèle social européen ?

Pour répondre à cette question, on peut se pencher sur les travaux de l’économiste belge André Sapir. Et notamment sur sa fameuse étude intitulée « La Mondialisation et la réforme des modèles sociaux européens » [1].

Dans ce document, l’auteur s’attache à analyser l’impact de la mondialisation économique sur nos équilibres sociaux et notamment sur le fameux ’’modèle social européen’’.

Tout en remarquant d’ailleurs qu’il existe au moins quatre modèles sociaux européens différents...

Quatre modèles sociaux européens différents

Ainsi André Sapir distingue quatre modèles sociaux européens différents : un modèle nordique (avec d’importantes dépenses publiques pour une protection sociale élevée), un modèle anglo-saxon (avec un marché du travail relativement peu réglementé), un modèle rhénan (reposant sur un système d’assurance chômage et avec une forte protection de l’emploi) et un modèle méditerranéen (aux réglementations strictes et aux fortes dépenses publiques protectrices).

Pour juger de la pertinence des modèles sociaux proposés, deux indicateurs (et objectifs fondamentaux) méritent d’être attentivement examinés : ces modèles permettent-ils d’atteindre le plein emploi ? Arrivent-ils à éradiquer la pauvreté ? Et face aux enjeux économiques du moment, les constats sont divers.

Si l’on examine le premier objectif (la création d’emplois), les modèles nordique et anglo-saxons donnent tous deux de bons résultats tandis que leurs homologues rhénan et méditerranéen affichent des résultats relativement decevants. Mais, pour le second objectif (i. e : la protection sociale et l’éradication relative de la pauvreté), les modèles rhénan et nordique marchent bien, contrairement aux modèles méditerranéen et anglo-saxon.

Ainsi, le modèle social anglo-saxon est effectivement bon en ce qui concerne la création d’emplois mais, en revanche, il est franchement médiocre pour ce qui est de la réduction de la pauvreté. Et, à l’inverse, on constate que le modèle rhénan est peut-être bon pour la réduction de la pauvreté, mais franchement médiocre pour la création d’emplois.

Mais la palme revient sans nul doute au modèle nordique qui obtient de bons résultats à la fois sur le front de l’emploi et dans l’éradication de la pauvreté grâce à un système de protection sociale extrémement généreux (contrairement au modèle méditerranéen, somme toute relativement décevant si l’on examine les deux paramètres considérés...).

Bref, comme le dit très bien André Sapir, les modèles anglo-saxon et nordique sont avant tout chose ’’efficaces’’ et visent surtout l’efficacité économique (au moins en ce qui concerne le marché du travail) alors que les modèles rhénan et nordique se veulent fondamentalement équitables et recherchent avant tout l’équité et l’équilibre social.

Alors, quel modèle choisir ?

La conclusion de tout cela est que l’Europe possède aujourd’hui des modèles sociaux et économiques qui marchent parfois plutôt bien et qui offrent quelque chose de bien différent du ’’capitalisme sauvage’’ anglo-saxon tant décrié. Et c’est remarquablement vrai du modèle nordique, par exemple.

Mais comment expliquer des performances si différentes ? Pour expliquer les succès ou les difficultés constatés par les uns ou les autres, André Sapir soutient que le point nodal de ces divers dispositifs sociaux est la plus ou moins bonne santé de leurs systèmes éducatifs.

Et que les mauvaises performances du modèle anglo-saxon (ou les bonnes performances du modèle scandinave...) en matière de réduction de la pauvreté tient moins à la présence ou dans l’absence de systèmes de redistribution des richesses qu’aux défaillances ou aux qualités de leurs systèmes éducatifs respectifs.

Reste donc à savoir dans quelle mesure certains pays d’Europe pourraient demain s’engager dans la voie manifestement probante des nordiques et adopter l’une ou l’autre de ces solutions manifestement supérieures. Bien entendu l’Italie ou la Grèce, par exemple, ne pourront jamais devenir la Finlande ou le Danemark. Mais on se prend néanmoins à rêver d’une Europe où nous apprendrions les uns des autres.

Il nous reste donc à examiner le rôle que pourrait jouer, le cas échéant, l’Union européenne pour promouvoir de telles réformes. Car à quoi bon l’Europe sinon pour précisément nous permettre de mieux faire ensemble ce que nous n’arrivons décidément pas à faire tous seuls ?

Et l’Europe, dans tout ça ?

A l’heure actuelle, l’Union européenne n’intervient guère et ne peut guère intervenir dans le fonctionnement de ces dispositifs sociaux dans la mesure où -hors réglementation du marché unique- la structure des systèmes de protection sociale et la réglementation du marché du travail restent aujourd’hui très largement du strict domaine de compétence des seuls Etats membres.

C’est pourquoi il nous semble utile de rappeler ici qu’en son temps le sociologue Pierre Bourdieu avait appelé à la mise en place d’un ’’welfare state européen’’ pour socialement rééquilibrer les politiques monétaristes de l’Union [2]. Considérant qu’il s’agissait là d’un incontournable préalable à la mise en place d’un espace public européen. Et d’un moyen d’essayer de relégitimer la construction européenne aux yeux d’opinions publiques apeurées par la mondialisation économique et aujourd’hui en quête de protection sociale. Des idées que l’on retrouve en partie dans les travaux récemment publiés par la fondation ’’Notre Europe’’ [3], créée par Jacques Delors.

Or, justement, ces dernier jours, John Monks (Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, CES), s’est rendu à Helsinki à la tête d’une délégation de responsables syndicaux européens pour soumettre au premier ministre Matti Vanhanen, un mémorandum reprenant leurs principales revendications à l’égard de la future Présidence finlandaise de l’Union européenne, ce 1er juillet à venir.

Un document où il est question d’encourager les investissements dans l’innovation et la technologie à travers toute l’Europe afin de stimuler la création d’emplois à forte valeur ajoutée. Document où il est aussi réclamé que la mise en place du marché unique (notamment via la récente directive ’’services’’) aille de paire avec de plus grandes mesures de protection des travailleurs et des citoyens. Où il est également question de « flexicurité », d’organisation du travail et d’équilibre vie privée-travail et de plus grandes garanties pour tous en seuls termes de protection sociale. Bref, où il est question de diffuser les indéniables qualités du modèle social scandinave (ici, finlandais...) à l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Où l’on reparle donc d’Europe sociale. Une Europe sociale ’’produit fini’’ dont on peut néanmoins douter de la naissance et de l’existence à venir tant que n’auront pas été effectivement mis en place les ’’outils’’ politiques parlementaires et gouvernementaux européens pouvant la concevoir et la mettre en place efficacement.

Et où l’on retrouve donc la nécessité et le préalable d’une construction politique européenne à mettre en place le plus tôt possible afin de donner enfin une véritable consistance vraiment palpable aux seules sympathiques déclarations d’intentions d’aujourd’hui. Donc, plus que jamais, pour construire l’Europe sociale de demain : Europe fédérale, maintenant !

 

 

Y a-t-il un modèle social européen ?

Comment le protéger ? Et quid de l’Europe sociale ?

 

29 juin 2006 - Ronan Blaise

 

- Visuel :

Une illustration du modèle social scandinave : des Habitations à loyer modéré, au Danemark.

- Sources :

Réactualisé et remis au goût du jour, ce document se veut être une synthèse d’une série d’articles de la presse internationale reproduits dans l’hebdomadaire « Courrier International » durant l’été dernier, sur la problématique ’’A la recherche du meilleur modèle social’’ ; documents aujourd’hui encore d’actualité.

[1] Document disponible en anglais sur le site du centre de réflexion européen BRUEGEL.

[2] Cf. article « Contre la ’’pensée Tietmeyer’’, un Welfare State européen », document paru dans le quotidien « Libération », le 25 octobre 1996

[3] Cf. ’’Pour un nouveau contrat social européen’’, de Marjorie Jouen et Catherine Palpant.

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  • Le Taurillon, magazine eurocitoyen, est une publication
    des Jeunes Européens France, association loi 1901
    95 rue de Rennes - 75006 Paris - www.jeunes-europeens.org
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François Alex 03/08/2008 18:59

article visionné deux fois le 2 août 2008, résume très bien la philosophie d'André Sapir et sa fameuse typologie des 4 modèles sociaux européens (nordique, anglo-saxon, continental, méditerranéen).