Les Français n'admettent plus que l'opposition manichéenne gauche/droite continue de paralyser la solution de problèmes où leur collaboration serait nécessaire (Nouvel Obs, 08/06/2006)

Publié le par François Alex

"Bad Godesberg à la française"

 


Ou comment, par petites touches, des 35 heures à la sécurité, Ségolène est en train d’engager cet aggiornamento socialiste que tant de gens, à gauche, réclament à cor et à cris.

EN DEUX COUPS DE CUILLERE A POT, Ségolène Royal vient de s’emparer d’un vaste territoire jusque là déserté par les autres candidats à l’investiture socialiste : le flanc droit du parti. Le premier remonte au 2 février, quand dans une interview au Financial Time, elle déclara négligemment, comme une chose allant de soi, que tout n’était pas négatif dans l’action de Tony Blair, et que du reste rien n’était tabou, pas même les 35 heures. Toussotements discrets dans la Concurrence. D’un coup, le blairisme qui ne représentait qu’environ 1% dans la militance socialiste française (Jean-Marie Bockel) rejoignait virtuellement les scores qui sont les siens ailleurs.

Le deuxième coup a été frappé le 31 mai à Bondy quand la même Ségolène, mettant en cause l’impuissance et les échecs de Nicolas Sarkozy, prit position fermement et même brutalement pour une politique sécuritaire de la part de la gauche. Frissons de joie chez les Prétendants et criailleries de pintades dans la sociale bobocratie : elle a fauté !

Dieu sait pourquoi en effet, la France est le pays où la sécurité sociale est de gauche, mais où la sécurité individuelle est de droite.

On dira que deux déclarations à l’emporte-pièce ne font pas un programme ; mais comme, dans l’état actuel des choses, ce que l’on attend des candidats n’est pas un programme, mais une orientation, cette double déclaration a sans conteste déplacé les lignes. Certains mots, sans doute, auraient mérité d’être explicités (qu’est-ce qu’un "système d’encadrement à dimension militaire" ?), certaines mesures mieux étudiées, comme la présence d’un appariteur musclé dans chaque classe aux côtés de l’enseignant, mais ce qui compte ici, ce n’est pas le débat des experts, c’est le signal politique.

Ségolène Royal vient de rejoindre les rangs de la sociale démocratie occidentale qui de Clinton à Blair et à Schröder, du Danemark et de la Suède aux Pays Bas, estime que si des mesures libérales peuvent faire reculer le chômage, pourquoi ne pas les adopter ; que si une poignée de sauvageons pourrit la vie des écoles, des cités et des banlieues, pourquoi ne pas les punir et les rééduquer ?

C’est à une sorte de Bad Godesberg rampant, à la française (1) , que nous sommes en train d’assister. Non parce que Ségolène Royal serait un grand cerveau théorique ; mais parce que sa popularité montante a créé autour de sa personne un tel horizon d’attente que chacune de ses paroles se transforme en événement.

Ségolène vient en somme de suggérer que peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris (citation de Teng Tsiao Ping mentionnée sur ce blog NDLR) ; que si la gauche et la droite sont fondamentalement différentes, il n’y a rien de scandaleux à ce qu’elles partagent des objectifs communs, et même sur certains points des solutions communes ; et qu’enfin, chasser sur les terres du Front national, comme on l’en accuse, est non seulement loisible, mais nécessaire si l’on veut l’en déloger. Elle considère les Français mûrs pour un changement d’attitude envers la politique. Mieux que cela : mûrs pour le courage politique.

Qu’est-ce donc qui pourrait lui faire croire cela ?

Un sondage IFOP paru le 19 mai dans Ouest France, et passé trop inaperçu, indique que désormais 61 % des Français (64% à droite, 56% à gauche) estiment qu’il n’y a plus de différence entre les deux camps. L’a t-on assez répétée, depuis qu’elle fut formulée en 1930, cette célèbre formule d’Alain :

"Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et partis de gauche a encore un sens, la première idée qui me vient à l’esprit est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche."

La gauche est traditionnellement attachée à la prévalence de la politique et au caractère fondamental de la summa divisio (René Rémond) qui sépare la gauche de la droite. Oui, sauf que cela n’est plus vrai. Il y a même mieux, ou pire, selon les goûts.

A 67%, les Français sont favorables à un gouvernement de grande coalition gauche – droite, à l’allemande. Et ici, tenez vous bien, les sympathisants de gauche y sont légèrement plus favorables que ceux de droite !

Cette révolution des mentalités, qui fait que la politique est en train de s’évader de ce que l’on nommait jadis le cerveau reptilien pour gagner les zones consacrées aux fonctions supérieures, est aujourd’hui patente dans les populations ; elle est totalement inconnue chez la plupart des intellectuels, et à plus forte raison chez les professionnels de la politique, qui luttent avec l’énergie du désespoir contre les progrès de la rationalité instrumentale dans un domaine, la politique, où fermentent les passions obscures et les intérêts égoïstes. D’où, chez Ségolène Royal, la réhabilitation de la morale comme partie intégrante de la modernisation politique.

Si l’ensemble de cette analyse est exacte, les Français, y compris à gauche et à l’extrême gauche, ne seront pas choqués, bien au contraire, qu’il puisse y avoir des zones de recouvrement entre les politiques de gauche et les politiques de droite , quand l’intérêt public l’exige.

Est-ce à dire que toute différence entre les deux camps est en train de s’effacer ? En aucune manière ; mais les terrains de l’affrontement sont en train de changer. Aux questions traditionnelles – nature du régime, école, religion, politiques sociales – s’en sont substitué de nouvelles : mœurs, vie privée, environnement, immigration, où les affrontements sont vifs.

Ce que les Français n’admettent plus, c’est que l’opposition manichéenne gauche/droite continue de paralyser la solution de problèmes où leur collaboration serait nécessaire.

Toutes les études d’opinion révèlent qu’il existe une majorité de Français favorables au retour de la gauche aux affaires, mais pas à n’importe quel prix. On doute en particulier que le programme du PS en préparation, mélange, à ce que l’on en peut savoir, de remise à zéro de tout ce qui l’a précédé et de clientélisme dépensier, pourra séduire l’électorat de gauche. Ce n’est pas d’un grand livre de la compassion nationale dont nous avons besoin, mais d’un bouleversement des pratiques politiques. On dirait que la plupart des éléphants l’ignorent, comme les médecins de Molière ignoraient les progrès de la médecine. Les vrais agents électoraux de Ségolène, ce sont eux. J.J. (le jeudi 8 juin 2006)

(1) Au congrès de Bad Godesberg, en 1959, le parti social démocrate allemand (SPD) renonce à sa culture marxiste de lutte des classes au profit d’une politique réformiste acceptant l’économie de marché.

jjulliard@nouvelobs.com

 

  par Jacques Julliard, directeur délégué
de la rédaction du Nouvel Observateur
source : Nouvelobs.com : quotidien le 08/06/2006 10:09

 

© Le Nouvel Observateur

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Joke 25/07/2008 14:15

2006...
Pour le Parti Socialiste c'est
l'Antiquité voire la Préhistoire.
Il ne se passe pas un jour sans
que tel ou telle "socialiste" publie un texte de
"clarification" qui entraîne les Français un peu plus dans la brume.
Et, surtout, dans la doute.
Je crains fort que mon
scepticisme grandissant soit partagé par de plus en plus de Français.
S'il y avait une autre voie...
Mais, rien.
Sarkozy et sa clique peuvent
dormir sur leurs deux oreilles. Ils pourront continuer à se foutre de nous
longtemps je le crains.

François Alex 25/07/2008 11:31

Voilà un vieil article de plus de 2 ans...C'était la première intervention de Ségolène Royal à Bondy, le 31 mai 2006, où elle lançait en quelque sorte la primaire socialiste.Qualifié de "Bad Godesberg à la française", cette intervention avait fait grand bruit car elle remettait en cause certaines idées reçues d'une certaine "sociale bobocratie" en particulier concernant la sécurité des citoyens.A l'époque, Ségolène Royal s'inspirait très clairement des démocraties d'Europe du Nord et de Tony Blair.Malheureusement, Ségolène Royal n'a pas persévéré dans cette voie et, dès qu'elle devint la candidate du PS, elle revint bien vite à un conformisme archéo-socialiste bien français.