L'accord patronat-syndicats sur la «flexisécurité» n'est-il pas une date historique dans la réforme de notre Code du travail ? (Claude Allègre, Le Point, 24/07/08)

Publié le par François Alex

L'impopularité du président de la République dans les sondages ne faiblit pas. Et si la raison de cette impopularité était moins à rechercher dans son langage, son style, voire l'influence de sa vie privée, que dans la dynamique de réformes tous azimuts qu'il a engagées ? Et si cette France dont il secoue avec énergie la torpeur séculaire préférait la posture confortable du surplace ? Certes, tout n'est pas parfait dans l'action entreprise depuis un an, mais elle a au moins le mérite de chercher à rattraper ce qui aurait dû être fait depuis trente ans. Bien sûr, le rythme imposé est endiablé et secoue sans ménagement un pays habitué au train-train des grèves à répétition et aux abandons successifs d'indispensables réformes. Mais peut-on laisser la France sombrer sous prétexte qu'il ne faut pas la réveiller trop brusquement ?

Car, au cas où vous ne le sauriez pas, nous sommes en guerre ! Une guerre économique sans merci, qui a pour nom mondialisation et élimine sans pitié les plus faibles. Aujourd'hui, le développement de la France, donc le bien-être des Français, ne se fera que s'il suit le rythme soutenu imposé par la Chine, l'Inde, le Brésil, la Russie et les Etats-Unis. Si le pouvoir d'achat stagne ou même diminue, ce n'est pas la faute de la politique menée par le gouvernement, c'est parce que notre économie a perdu sa compétitivité et que nos entreprises gagnent de l'argent surtout par leurs activités à l'étranger, donnant ainsi une impression trompeuse de richesse. Depuis longtemps, les responsables politiques montrent du doigt notre déficit budgétaire croissant. Mais qu'ont-ils fait pour le réduire ? Aujourd'hui, au moins, on prend des mesures courageuses pour résoudre ce problème, par exemple en réduisant le nombre de fonctionnaires. Alors que l'on chipote sur une année supplémentaire de cotisations retraite, a-t-on pris conscience que, dans quarante ans, l'âge moyen de la population française dépassera 60 ans ? Qui paiera les retraites si nous n'augmentons pas la durée d'activité ? Les solutions de bouts de ficelle proposées par les syndicats (comme celle qui consiste à taxer les stock-options) ne sont pas à la hauteur des enjeux ! Si on vit plus longtemps, est-il anormal de travailler un peu plus ? Même s'il faut moduler cela en fonction des catégories socioprofessionnelles, de la pénibilité du travail et de l'espérance de vie de chacun.

La réforme de la carte judiciaire était déjà dans les cartons d'Elisabeth Guigou : il fallait la faire. La réforme de l'armée, avec les indispensables économies qui y sont associées, avait été évoquée depuis longtemps : il était temps de l'entreprendre. D'ailleurs, pourquoi la France supporterait-elle seule le poids budgétaire de la défense de toute l'Europe ? Il faudra demain demander à nos partenaires européens une contribution plus importante, y compris pour la force de dissuasion nucléaire.

« A télévision publique argent public, à télévision privée argent privé . » Ce slogan était celui de la gauche et un objectif du gouvernement Jospin. Mais il suffit que Sarkozy reprenne l'idée pour que cela provoque un tollé ! C'est un cadeau fait à Bouygues sous forme de publicité, disent certains. Mais, en taxant les téléphones mobiles, fait-on plaisir à Bouygues Telecom ? Dans la tourmente que va subir le secteur de la télévision, tourmente liée au développement de la TNT, retirer la publicité de la télévision publique, n'est-ce pas la sécuriser ? Quant à la nomination du président de France Télévisions par le gouvernement, j'ai envie de dire : « Enfin la fin de l'hypocrisie ! »

De même, c'est une plaisanterie de dire qu'en supprimant quelques dizaines de milliers de postes d'enseignants du secondaire on va affaiblir l'enseignement public. Commençons par récupérer les 30 000 postes d'enseignants qui n'enseignent pas, puis arrêtons de multiplier les options improbables intéressant deux ou trois élèves par classe, ce qui aboutit à quarante langues étrangères au niveau du bac ! Est-ce vraiment inutile d'instaurer la garde des enfants en temps de grève au lieu de continuer à pénaliser les familles les plus modestes qui ne peuvent payer une garde et perdent de ce fait un jour de travail par jour de grève ? Quant au dialogue social, ne fallait-il pas le rénover ? L'accord patronat-syndicats sur la « flexisécurité » n'est-il pas une date historique dans la réforme de notre Code du travail ? Fallait-il continuer de considérer que le dialogue social était le maintien des avantages acquis et l'abandon de toute réforme sauf à encourir une manifestation de rue ?

La grève banalisée est en voie d'extinction. C'est bien. La grève reprendra demain son véritable rôle. Celui qu'elle occupe dans tous les pays d'Europe : être l'arme ultime, traduisant une situation exceptionnelle d'échec des indispensables négociations. Les syndicats pourront ainsi à nouveau devenir des forces de proposition, comme le furent les syndicats enseignants d'avant 1960, et non de simples gardiens du statu quo. Revenir sur l'immorale limitation des heures supplémentaires et permettre le rachat des RTT, n'est-ce pas le bon sens et la justice sociale ? Réhabiliter la valeur travail, n'était-ce pas ce qu'aurait dû faire la gauche (même si les 35 heures lato sensu n'étaient pas en elles-mêmes une mesure absurde, sur laquelle on ne revient d'ailleurs pas) ?

Et la réforme de la carte hospitalière dont on parle depuis Simone Veil, Henri Nallet ou Claude Evin, ne fallait-il pas la faire ? L'idée de garder les petits hôpitaux partout, mais en concentrant les moyens lourds et les interventions délicates sur les grands centres, ne va-t-elle pas permettre de faire des économies, mais aussi de sécuriser ceux qui vivent à la campagne et voyaient la fermeture annoncée de l'hôpital local comme une menace sur leur vie ?

On a raillé la mise en place du traité de Lisbonne. Malgré les réticences polonaises, Sarkozy a réussi. L'Europe, hier en panne, est repartie. Certes, aujourd'hui, l'Irlande a bloqué le processus. Mais est-ce sa faute ? Il suffit de fréquenter les grands pays d'Europe pour s'entendre dire partout que le seul espoir de la relance de l'Europe, c'est Nicolas Sarkozy. J'ai assisté au discours de la Knesset, courageux, équilibré et pugnace. J'y ai vu un Netanyahou applaudir et un Simon Peres donner l'accolade à notre président, puis j'ai entendu le lendemain Mahmoud Abbas exprimer sa satisfaction. Pourtant, que n'a-t-on dit sur l'Union pour la Méditerranée, la réunion à Paris du 13 juillet et la venue de Bachar el-Assad ? N'en déplaise aux grincheux, le résultat est là : Syrie, Liban, Israël et Palestine se parlent à nouveau. Tout n'est certes pas réglé, mais il y a de l'espoir. Alliée claire des Etats-Unis, mais indépendante, la France mène une politique étrangère autonome dans laquelle mes amis Bernard Kouchner et Jean-Pierre Jouyet jouent un rôle éminent.

Alors, bien sûr, dans ce bilan d'un an de Sarkozy, il y a pour moi des points de désaccord, des zones d'ombre et plus encore des insuffisances. Par exemple, je ne crois pas que ma morale laïque, celle de mes instituteurs, soit en rien inférieure à celle que dispensent les curés. J'ai été hostile aux tests ADN pour l'immigration, car je ne crois pas que la famille soit fondée sur les gènes. Je comprends la logique des franchises médicales pour éviter les excès des médicaments de toutes sortes, mais je crois qu'il y a là un danger potentiel d'inégalité sociale si l'on n'y prend pas garde. Enfin, si je suis sceptique sur la possibilité d'une augmentation uniforme du pouvoir d'achat, je crois qu'il y a beaucoup à faire pour combattre les inégalités et les injustices sociales. Va-t-on continuer à tolérer qu'un dirigeant d'entreprise qui a échoué parte avec des millions d'euros d'indemnités, alors que des millions de Français sont au bord de la rupture sociale ? Oui, il reste beaucoup à faire pour combattre l'injustice sociale. Et la lutte contre le chômage reste pour moi une priorité avant même l'augmentation du pouvoir d'achat.

J'ai approuvé la démarche du Grenelle de l'environnement et sa prise de position ferme pour le nucléaire et le compromis sur les OGM, mais j'ai regretté qu'on donne trop de place à une philosophie alarmiste au détriment de la création d'emplois et du développement de la voiture électrique ou du recyclage des déchets. D'immenses chantiers restent en friche. La création d'entreprises de haute technologie est toujours en France un parcours du combattant. Symétriquement, malgré les efforts de Martin Hirsch, la misère et la précarité demeurent trop pesantes. Comme on le voit, on peut discuter ici ou là de telle ou telle mesure, mais, pour finir, ce qui compte, c'est la volonté d'avancer et de faire entrer la France dans le XXIe siècle !

Il faut le constater : le courage est de retour en politique. Après presque quarante ans, il était temps ! Il est fini, le temps où un Mitterrand ou un Chirac sacrifiaient leur ministre de l'Education nationale, Lionel Jospin, Luc Ferry ou François Fillon, pour satisfaire les syndicats d'enseignants ! Les sondages, dont la pratique abusive tendait à instaurer une fausse démocratie directe, voient leur rôle amoindri. Ils ne semblent guère peser, et c'est tant mieux, sur la détermination d'un président décidé à réformer malgré une cote négative. Lorsque Nicolas Sarkozy propose de limiter le nombre des mandats du président à deux alors qu'il n'a que 53 ans, d'accroître le pouvoir du Parlement, d'instaurer un grand débat national après une intervention annuelle du président devant les deux chambres, devrait-on en conscience s'y opposer ? Même s'il est légitime de réclamer aussi une profonde réforme du Sénat.

Sarkozy est-il responsable de tout, comme nous le feraient croire certains médias ? Est-il responsable de la crise des subprimes créée par l'irresponsabilité des banquiers américains ? Est-il responsable de l'augmentation du prix du pétrole ? Est-il responsable du fait que l'Europe se soit dotée d'une banque centrale dont le mandat ne permet pas de lutter pour la croissance et contre le chômage ? A-t-il tort de faire la comparaison avec la réactivité des instances américaines correspondantes ? Est-il responsable si les gens n'achètent plus les journaux de peur d'attraper une sinistrose chronique ? Est-il responsable de l'aphasie du PS ? Après l'échec de la présidentielle, l'épidémie galopante du « pourquoi pas moi ? » a aiguisé les ambitions et occulté les idées. C'est alarmant, car la France a besoin d'une opposition et d'une gauche. Et le Parti socialiste, auquel je reste sentimentalement attaché, recèle de nombreux talents qui s'expriment désormais au niveau local. La politique d'ouverture est une bonne chose, mais elle ne remplacera pas une opposition imaginative, critique, alternative.

Une opposition qui comprenne enfin que la France doit bouger très vite pour s'adapter au monde nouveau. Bref, qui reconnaisse que, dans sa démarche hyper-volontariste, Nicolas Sarkozy a fondamentalement raison.

Publié le 24/07/2008 N°1871 Le Point

Claude Allègre : « Et si Sarkozy avait raison ? »

Fonctionnaires, retraites, heures sup', télévision publique... Claude Allègre dresse ici le bilan d'un an de Sarkozy.

Claude Allègre

Publié dans BIG BANG

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Joke 26/07/2008 09:57

A
une époque Allègre faisait preuve de clairvoyance en s'attaquant au dogmatisme
des conservateurs du SNES et de la FSU -"Yaka diminuer les effectifs des
classes, yaka accorder "des moyens" à l'EN, etc. et fini l'échec
scolaire !". Même si sa méthode, l'attaque frontale, vouait nécessairement
ses tentatives à l'échec.

est passé sa clairvoyance – sans même parler de son esprit scientifique –
lorsqu'il envisage que Sarkozy puisse "avoir raison". Poujade avait raison – lisait-on sur (presque) tous les murs de France dans les années
50. Ça veut dire quoi "avoir raison" ?
Le
dogmatisme de Sarkozy et de son think-tank (enrichissons les riches pour qu'ils nourrissent les pauvres) est le pendant
exact du dogmatisme anti-libéral (distribuons l'argent des riches aux pauvres
et ils deviendront riches).
Appuyer
un dogmatisme c'est renforcer l'autre (ou les autres).
Si
on m'oblige à écrire de la main droite parce que c'est "normal"
pourquoi n'imposerais-je pas ma normalité à moi : écrire de la main gauche ?