Si le mérite de Blair est d'avoir réconcilié la gauche travailliste avec l'économie de marché, il reste à Sarkozy à réconcilier la droite avec la paix sociale et l'art de la concertation

Publié le par François Alex

  sarkoblair.jpg  (Les Echos, 25/05/2007)

En quoi Nicolas Sarkozy est le digne émule de Tony Blair

Les socialistes européens devraient être fiers de ce qu'a fait l'un des nôtres, ...euh, je veux dire l'un des leurs. » Volontaire ou non, le fameux lapsus de Nicolas Sarkozy au sujet du bilan de Tony Blair a marqué les esprits. A l'heure où Gordon Brown s'apprête à endosser anxieusement l'héritage du chef du gouvernement britannique, il est frappant de voir le nouveau champion de la « droite décomplexée » s'inspirer du style et de la gestuelle du pionnier de la « troisième voie ». A vrai dire, plus qu'une question de style, il y a là une réelle similitude de méthodes. En affichant une volonté de rupture avec les vieux schémas idéologiques, l'un comme l'autre font figure de modernisateurs pragmatiques capables de « faire bouger les lignes », voire de bousculer leur propre camp.

« Tony Blair est un homme dont le pragmatisme a été très utile à son pays », déclarait Nicolas Sarkozy, en janvier, en invoquant la manière exemplaire dont le chef du gouvernement britannique a su « moderniser » la Grande-Bretagne. Malgré leurs rares points de divergence, comme l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne par exemple, les deux hommes n'ont eu de cesse d'afficher une franche complicité. Le Premier ministre travailliste couve le président Sarkozy comme un émule tardif. Et ce dernier se verrait volontiers endosser le costume seyant d'une sorte de nouveau « Blair de la droite européenne », même si l'étoile du modèle a sérieusement pâli dans son propre pays avec la crise irakienne. Le nouveau chef d'Etat français se reconnaît bien dans ce « tout ce qui compte, c'est ce qui marche », qui a servi de ligne directrice au chef du New Labour. Comme lui, il préfère les mesures concrètes et efficaces aux vieilles incantations mollassonnes. Comme lui, il ne déteste pas bousculer les codes et les conventions en usant des stratagèmes d'une communication bien huilée.

Certes, il serait tentant de faire de Nicolas Sarkozy le « digne héritier » de Tony Blair, le seul capable d'éradiquer les archaïsmes de droite et de gauche. Mais il y aurait une bonne dose de naïveté à penser que le rénovateur de l'UMP puisse devenir l'émule inconditionnel et béat de l'architecte du New Labour. En quoi le programme économique de Nicolas Sarkozy emprunte-t-il véritablement au blairisme ? Hormis l'accent mis sur la valeur travail (inspiré, avec dix ans de retard, du « workfare » anglosaxon), ni la création du contrat unique, directement tirée du rapport Cahuc-Kramarz de 2004, ni la défiscalisation des heures supplémentaires ne ressemblent forcément à la flexibilité à l'anglaise. La flexisécurité reste davantage une invention nordique que britannique. Surtout, s'inspirer du pragmatisme blairiste ne garantit pas forcément d'obtenir les clefs de la modernisation en France. Dès son arrivée au pouvoir, Tony Blair a obtenu d'emblée le soutien explicite des syndicats du Trade Union Congress (TUC) pour ses réformes, en échange d'un « new deal » social et de l'instauration d'un salaire minimum en 1999. Il n'est pas acquis que le champion de la droite décomplexée puisse bénéficier du même climat de coopération. Si le grand mérite de Tony Blair reste d'avoir réconcilié la gauche travailliste avec l'économie de marché, il reste à Nicolas Sarkozy à réconcilier la droite française avec la paix sociale et l'art de la concertation.

« Le blairisme n'existe pas et n'a jamais existé. Ce n'est qu'écume et fumée », estime le journaliste britannique Simon Jenkins, auteur de « Thatcher and Sons », depuis longtemps persuadé que le pragmatisme blairiste s'inscrit dans la droite ligne de l'héritage thatchérien. A vrai dire, le bilan de Tony Blair est relativement contrasté, y compris sur le terrain intérieur. Incontestablement bon sur le front de l'emploi (avec un taux de chômage réduit à 5,4 %), il est beaucoup moins convaincant sur le terrain des inégalités, qui restent au même niveau qu'à la fin des années Thatcher, malgré une réduction sensible de la pauvreté des enfants. Aux yeux des observateurs britanniques, l'accent mis par le New Labour sur la méritocratie pure et dure a sérieusement entamé le sens de la solidarité et de l'empathie outre-Manche. Le contraste reste saisissant entre les commentaires élogieux de la presse internationale et la sévérité d'une grande partie de la presse britannique, qui va jusqu'à évoquer une « récession sociale ». Selon un récent sondage Harris publié par le « Financial Times » du 21 mai, Tony Blair bénéficie d'une image nettement plus positive en France (ou aux Etats-Unis) que dans son propre pays, où 80 % des Britanniques jugent que la situation des hôpitaux n'est pas meilleure, voire même qu'elle est pire qu'en 1997.

Malgré l'avalanche de commentaires et d'analyses sur le « bon bilan » intérieur de Tony Blair, on peine un peu à ériger le blairisme en étalon, a fortiori en modèle. Même le très péremptoire « The Economist » réserve plutôt son verdict en préférant s'en remettre au jugement futur des historiens (« How will history judge him »). A la différence d'un Sarkozy qui affiche volontiers la couleur, Tony Blair a souvent cultivé le clair-obscur sur sa ligne idéologique sinueuse. Au point que certains commentateurs de gauche estiment même que sa « fausseté », entendue comme la capacité à travestir la réalité aux yeux de l'opinion, restera la caractéristique majeure de son règne (« The Guardian » du 12 avril). Au point aussi que son mentor, l'ex-directeur de la London School of Economics, Anthony Giddens, qualifie lui-même aujourd'hui la fameuse « troisième voie » de simple « label » dont on peut très bien se passer (« Le Monde » du 9 mai).

A son arrivée à Downing Street il y a dix ans, Tony Blair promettait de placer la Grande-Bretagne « au coeur de l'Europe », en mettant résolument son pays sur les rails de l'euro. Aujourd'hui, il ne s'agit plus désormais que d'adhérer, au mieux, à la proposition de Nicolas Sarkozy d'un « traité simplifié » permettant à l'Europe de sauver la face. Là encore, c'est le sens du pragmatisme qui réunit les deux hommes.

PIERRE DE GASQUET est journaliste au service Enquête des « Echos » pdegasquet@lesechos.fr

[ 25/05/07 ] - Voir les commentaires publiés (1)

Publié dans MODELE ANGLO-SAXON

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