Sous couvert d'anonymat, ceux qui l'ont côtoyée confessent avoir été frappés par ses piètres qualités d'organisatrice et le manque de professionnalisme de sa campagne. (Nobs, 17/05/2007)

Publié le par François Alex

« On continue »
 
Ségolène : la charge de Solférino


Candidate, elle était. Candidate, elle demeure. Et tant pis si cela ne fait pas l'affaire des autres dirigeants socialistes. A commencer par le premier d'entre eux : François Hollande.

 


sego_flamby.jpgJ'ai dit que je n'avais pas gagné . » La phrase a un peu de mal à sortir, mais l'honneur est sauf. Elle n'a pas prononcé le mot tabou ! Depuis son échec au second tour de la présidentielle, Ségolène Royal prend un malin plaisir à ne jamais parler de « défaite ». Vendredi dernier, à Paris, au 282 boulevard Saint-Germain, elle y est de nouveau parvenue. Dans ce qui fut son quartier général de campagne, il y a du café, des macarons et une vingtaine de journalistes qu'elle souhaite « remercier d'avoir suivi cette campagne exceptionnelle » . Détendue, souriante, la présidente du Poitou-Charentes fait de l'humour. Aucune explication de la défaite - « un événement comme celui-ci ne s'analyse pas sur le coin d'une table », estime-t-elle. Seul compte le message qu'elle martèle sur tous les tons : je suis là, bel et bien là, au premier plan, et pour longtemps.

Incroyable Ségolène ! En une semaine, la candidate aura déployé des trésors d'énergie pour tenter d'effacer son échec et essayer de rebondir. Samedi, en marge d'un conseil national réuni pour lancer la campagne des législatives, elle s'est même payé le luxe de réclamer que le PS désigne au plus vite son futur candidat - ou plutôt sa future candidate... - pour la présidentielle de 2012 ! N'at-elle pas vu ni entendu qu'elle avait perdu ? N'a-t-elle pas compris, ainsi que le lui suggèrent cruellement certains de ses camarades, que si le temps de la présidentielle était terminé, celui des présidentiables l'était aussi ?

Ségolène Royal n'en a cure. Elle ose tout. Le meilleur comme le pire parfois. Le plus improbable surtout. Depuis six mois, les Français ont appris à la voir avancer, apprécié son sens tactique, sa capacité à enivrer les foules et son goût de l'imprévu. Dimanche 6 mai, au soir des résultats, elle leur a offert un festival. Un coup de maître d'abord avec son intervention dès 20 heures pétantes, calculée pour s'épargner l'hallali et couper l'herbe sous le pied de ses rivaux. Un coup de folie ensuite, avec une apparition digne d'un soir de victoire, depuis la terrasse du siège du PS, rue de Solférino. Sur une petite estrade qu'elle a fait installer pour paraître plus grande, la joueuse d'échecs est redevenue la Madone. Saluant la foule du poignet, souriant aux anges, elle a même réclamé qu'on diffuse aux militants son hymne de campagne aux accords technos. Formidable déni de réalité ? Voire. Ce soir-là, la présidente du Poitou-Charentes n'a pas perdu la tête. Elle a voulu poser des jalons. « Ne pleure pas, c'était une première fois. Il y en aura d'autres », a-t-elle ainsi confié sur la terrasse à une socialiste en larmes avant de lancer, plus pragmatique, à l'adresse de son compagnon François Hollande : « Il faut bien occuper le terrain ! »

Si Ségolène Royal n'a pas pleuré dimanche 6 mai, c'est qu'elle avait intégré sa défaite en lisant les sondages, trois jours plus tôt. Son abattement n'aura pas duré longtemps. Dès le lendemain, en Bretagne, elle sablait le champagne avec quelques journalistes. Pas vraiment pour un pot de départ. Mais pour clôturer le premier chapitre d'une aventure qui reste encore à écrire. Royal a perdu, elle le sait. Mais elle croit aussi tenir entre ses mains un trésor de guerre qui lui autorise tous les espoirs : 17 millions de voix se sont portées sur son nom. « C'est à la fois sa force et sa faiblesse, résume un socialiste. Elle pense que 100 % de ses électeurs ont voté pour elle, alors que la moitié s'est prononcée contre Nicolas Sarkozy... » Mais au diable les grincheux et leurs calculs d'apothicaire ! Comme François Mitterrand en 1974 ou Lionel Jospin en 1995, Royal, battue hier au second tour, entend bien s'imposer demain comme leader de la gauche.

Comment trouver les moyens de survivre ? La première contrainte de Ségolène Royal est celle du rythme. Car pour capitaliser « ses » millions de voix, il lui faut aller vite. Elle sait que le temps est son meilleur ennemi. Le PS n'a pas prévu de se réunir en congrès avant l'automne 2008. Cela fait tard, beaucoup trop tard pour elle. Dans un an, le procès de sa campagne aura été instruit. Dans un an peut-être, d'autres lignes, d'autres alliances auront émergé de la refondation socialiste, faisant apparaître - qui sait ? - d'autres visages, d'autres profils. Dans un an enfin, les adhérents à 20 euros qui avaient fait son succès auront peut-être déserté le parti. Dimanche 6 mai sur les coups de minuit, les militants de son association Désirs d'Avenir et les jeunes de la Ségosphère n'ont-ils pas reçu sur leur portable un texto sans équivoque : « Prenez vos cartes du PS ; tous en bloc derrière Ségolène ... et on aura un parti en ordre de bataille derrière elle avec des idées neuves. »

Pour frapper fort et vite, Ségolène Royal a usé, samedi dernier, du fusil à deux coups, son arme favorite. La première cartouche a été tirée devant ses 300 camarades du conseil national, à qui elle a réclamé qu'on désigne à l'avenir le futur candidat avant de rédiger le projet socialiste. Trancher la question du casting avant d'écrire le scénario ? Au PS, où « nous n'avons pas comme à droite le culte du chef qui pense pour ses troupes »,
comme le résume Henri Emmanuelli, la provocation tient de l'hérésie ! A une semaine de la défaite, elle tient aussi du non-sens tant le Parti socialiste paraît condamné à un travail de fond avant de pouvoir envisager l'avenir.

Mais qu'importe ! Pour que les choses soient bien claires, Royal a tiré une seconde cartouche. Pas à la tribune celle-là, mais en coulisses. Devant les caméras, l'ex - future ? - candidate a expliqué que le PS devait désigner son champion « rapidement après les législatives », avant d'ajouter que « la solution la plus cohérente » serait que ce candidat soit aussi premier secrétaire du Parti socialiste. A bon entendeur...

Ségolène Royal, chef de parti ? Au PS, certains commencent à trouver que la plaisanterie a assez duré. Au soir des résultats, beaucoup ont assisté consternés à la petite rave party sur la terrasse de Solférino. « Je l'ai trouvé un peu impudente », glisse le jospiniste Daniel Vaillant. « On perd l'élection et elle rigole ! » résume, stupéfait, Pierre Moscovici. Pour beaucoup d'élus, la perspective de voir Royal prendre les rênes de Solférino sidère autant qu'elle irrite. Il faut dire que sur le papier, la présidente du Poitou-Charentes cumule les handicaps. Socialiste depuis trente ans, elle ne s'est jamais vraiment impliquée dans l'appareil. Pendant sa campagne, elle n'a cessé de revendiquer sa liberté et de tenir le parti à l'écart. Alors, Royal a beau célébrer aujourd'hui « le talisman de l'unité » des socialistes, ses camarades ne sont pas dupes. Au bureau national comme au conseil national, la semaine dernière, elle n'a pas pris le temps d'écouter ce qu'ils avaient à lui dire. « Je les connais par coeur », a-t-elle ainsi glissé samedi en quittant les lieux, sitôt achevée l'intervention de François Hollande.

Plus embêtant pour Ségolène Royal : le doute s'instille aujourd'hui jusque dans les rangs ségolénistes. Son refus de se représenter aux législatives - se privant ainsi d'un possible leadership de l'opposition à l'Assemblée nationale - a surpris. « Cela traduit une forme d'incompréhension des règles du jeu du pouvoir, confesse un président de région qui a fait sa campagne. Elle ne le sait pas encore, mais elle s'affaiblit . » Ceux qui l'ont côtoyée régulièrement ces derniers mois ne doutent pas de son potentiel, mais de ses capacités à être un chef de parti. Sous couvert d'anonymat, ils confessent avoir été frappés par ses piètres qualités d'organisatrice et le manque de professionnalisme de sa campagne. La semaine dernière encore, elle a refusé de réunir ses proches, comme certains le lui conseillaient, « pour ne pas faire comme les autres... » . Elle semble aujourd'hui se battre pour que le poste lui revienne, plus que pour l'obtenir. « Quoi qu'il arrive, si elle parvient à s'imposer , il faudra imaginer d'autres modes de commandement », pronostique un premier fédéral. En clair : si Royal peut tenir la barre, il lui faudra quelqu'un de sûr et de dévoué dans les soutes.

L'heure n'est pas encore à la répartition des rôles, mais déjà des noms circulent, comme celui de son codirecteur de campagne et actuel numéro deux du PS, François Rebsamen, ou celui de son porte-parole Vincent Peillon. Le premier s'est montré très discret la semaine dernière, le second s'est emporté contre François Hollande qu'il soupçonne de jouer la montre... à raison. Car le premier secrétaire, qui assurait, en marge du congrès du Mans fin 2005, effectuer son dernier mandat, se montre beaucoup moins précis aujourd'hui. Mieux, il s'est même permis de renvoyer sa compagne dans les cordes en assurant que le temps n'était pas venu de parler de 2012.

Dans un ironique retournement de situation, François Hollande se retrouve à nouveau au centre de l'échiquier socialiste. Lui, dont plus personne ne voulait il y a une semaine, est aujourd'hui le seul à pouvoir, pour quelques mois encore, tenir la boutique et museler les ambitions. « Rien ne se fera sans lui ou contre lui », assure un proche de Ségolène Royal. Difficile pour autant d'imaginer qu'elle puisse continuer à faire « avec lui » durablement si elle veut prendre la tête du Parti socialiste. Pour l'instant, elle le préserve autant qu'il la protège. Il est à la fois le maître du calendrier, le fusible et le plus petit dénominateur commun de ses ennemis. Ce n'est pas la première fois que cela lui arrive. La dernière, c'était en 2002, juste après la déroute de Lionel Jospin. On connaît la suite.

Matthieu Croissandeau
Le Nouvel Observateur

Nº2219 SEMAINE DU JEUDI 17 Mai 2007

Publié dans BIG BANG

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