encore et toujours cette vision diabolisée de l'économie de marché que seul en Europe le Parti socialiste français continue de nourrir. (Bernard Kouchner, Nouvel Obs, 29/06/2006)

Publié le par François Alex

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Bernard Kouchner « Ouvrez les yeux, camarades »

Le monde change, mais les socialistes s'en rendent-ils compte ? Education, réforme de l'Etat, retraites... : l'enfant terrible de la gauche dénonce les insuffisances et les ambiguïtés du projet PS. Un « parler vrai » qui dessine une ambition intacte pour 2007.

Alors que le débat politique tourne, à droite, à la caricature, querelles de personnes et conflits de virilités reléguant au second plan toute préoccupation de fond, deux bonnes nouvelles sont venues à gauche éclaircir l'horizon de notre démocratie souffrante. La première, ce furent les prises de positions audacieuses de Ségolène Royal sur les 35 heures et la sécurité. Après avoir été le seul ministre du gouvernement Jospin à mettre en cause, à propos de l'hôpital, la pertinence de la réduction du temps de travail autoritaire et généralisée, j'ai vu avec plaisir qu'une dirigeante socialiste osait à son tour lever ce tabou.

Depuis, hélas, elle a considérablement atténué ses propos, parlant d'imposer les 35 heures aux PME, ce qui serait une catastrophe pour les petites entreprises et pour l'emploi... Sur la sécurité également, même si ses préconisations militaro-policières sont à mon sens inadaptées, Ségolène Royal a réintroduit à gauche un indispensable débat. Il faut traiter les angoisses et les peurs des Français pour ce qu'elles sont : un symptôme et une réalité. N'attendons plus. Le Pen, en tapinois, se prépare.

Kouchner.jpgLa deuxième bonne nouvelle est venue de la publication du « Projet socialiste pour la France ». Ce projet - sempiternelle synthèse entre courants contradictoires - me semble aller dans la bonne voie, celle d'une social-démocratie moderne, comme il en existe en Europe du Nord notamment. Sécurisation professionnelle, création de ce service civique obligatoire que je réclame depuis vingt ans, importance donnée à une Europe de la défense, rejet de toute tentation de désarmement dans cette période troublée, affirmation du rôle de l'éducation et de la recherche : beaucoup des constats et des propositions vont dans le bon sens. La satisfaction, pourtant, laisse la place à l'inquiétude autour de quelques non-dits et de quelques ambiguïtés. J'en citerai trois.

L'autonomie des universités, tout d'abord. Derrière le terme vague d'autonomie de gestion, entend-on enfin l'indispensable indépendance dans le choix des enseignants, dans le mode de sélection des étudiants et dans la fixation des droits de scolarité ?

Autre ambiguïté : l'affirmation d'une politique industrielle nouvelle articulant étroitement programmes sectoriels et action territoriale. Belle idée ! Mais quelle différence, sinon sémantique, avec les pôles de compétitivité du gouvernement Raffarin ? Pourquoi ne pas affirmer plutôt qu'une réforme profonde de l'Etat est nécessaire afin de réduire cette administration étouffante pour la création et la compétitivité des entreprises ? Pourquoi ne pas reconnaître qu'une décentralisation de la compétence économique est indispensable pour revitaliser l'innovation dans les régions ? Tous les pays avancés sont des pays décentralisés... Jacobins, encore un effort !

Dernier exemple : l'agence nationale de réindustrialisation, dont on nous dit qu'elle pénalisera les patrons voyous. Ne cherchons pas à stigmatiser des fantômes. Qu'appelle-t-on un patron voyou, et à quelles sanctions pense-t-on réellement ? Quand on voit la manière et le sérieux avec lequel le maire de Grenoble a su régler le problème de la réduction des effectifs de Hewlett-Packard, après les inutiles mais très patriotiques coups de menton de M. de Villepin, comment peut-on encore à ce point vouloir jouer du populisme économique ?

Puisque nous en sommes aux sujets qui fâchent, venons-en à quelques aberrations énoncées dans le projet. Première absurdité : l'abrogation de la loi Fillon et le retour à la retraite à 60 ans. L'espérance de vie augmente, la population vieillit, et les Français continuent de prendre leur retraite à 58 ans en moyenne... Pouvons-nous continuer ainsi ? Alors que notre croissance est en berne et nos systèmes de retraite en déficit, n'est-il pas temps d'admettre que nous ne nous en sortirons qu'en travaillant davantage et plus longtemps ? Tous les pays sont en train de repousser l'âge de la retraite à 67 ans, besoin économique certes, mais souvent aspiration des travailleurs - à part certains métiers très pénibles -, dont les conditions de santé à 60 ans sont bien meilleures aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Pourquoi nier la réalité ? Quel avantage en tirerons-nous, sinon le confort à court terme d'une génération déjà largement épargnée, et qui choisit d'alourdir encore la dette de ses enfants et petits-enfants ?

Deuxième contresens dont je m'étonne qu'il ait pu être avancé sincèrement par les meilleurs d'entre nous : la renationalisation d'EDF. On peut considérer que la mise sur le marché d'une fraction du capital de cette entreprise publique n'était pas nécessaire, mais l'Etat recherchait là des recettes pour contourner les conséquences de ses déficits et de son laxisme. Pourquoi, alors que les budgets sont encore plus difficiles aujourd'hui qu'hier, faire une priorité d'une mesure extrêmement coûteuse - plus de 12 milliards d'euros, près de deux fois le budget de la justice ?

Troisième mesure qui me semble tourner le dos à la réalité : la suppression de la franchise de 1 euro sur les consultations médicales. Pourquoi désavouer le symbole même de la responsabilisation des citoyens ? Les Français savent que l'amélioration continue des soins, la qualité de notre système d'assurance-maladie et le vieillissement de la population ont un coût... Ne serait-il pas plus responsable de mettre en place une réelle progressivité ?

Ces trois mesures du projet socialiste témoignent d'une erreur de diagnostic sur la réalité sociale et économique de notre pays et, surtout, sur la capacité des Français à entendre la vérité. Ils sont plus modernes et progressistes que nos politiques. Je m'en rends compte semaine après semaine au cours des sessions de ma « Fabrique démocratique » (1).

Le vice du diagnostic proposé par le projet socialiste, c'est encore et toujours cette vision diabolisée de l'économie de marché que seul en Europe le Parti socialiste français continue de nourrir. La conception des entreprises et de ceux qui les dirigent demeure négative et réductrice. Nulle part il n'est fait état de leurs difficultés dans l'économie-monde. Nulle part il n'est proposé de leur venir en aide afin de créer des emplois... Je sais bien que l'actualité nous offre des exemples de comportements obscènes, mais devons-nous fonder nos règles sur ces exceptions ?

Comment croire qu'aujourd'hui on peut se contenter de créer des emplois dans le secteur public ?

Outre ce problème fondamental de diagnostic, je lis dans le projet socialiste une fièvre dépensière non chiffrée qui fait peu de cas aussi bien de la réalité économique de notre pays que de la capacité des Français à entendre des vérités simples et évidentes... Les généreuses propositions qu'il égrène coûteront évidemment beaucoup d'argent : l'éducation, la recherche, la santé, la prise en charge des personnes dépendantes, la culture sont des postes coûteux, surtout quand ils sont vus sous le seul angle de l'augmentation des moyens... Et je ne parle pas des retraites !

On m'objectera que ces propositions sont faites au nom de la réduction des inégalités. C'est l'application du principe selon lequel tout problème social est au fond un problème d'inégalités, tout problème d'inégalités étant soluble avec de l'argent... Qui peut encore y croire ? Dans le fil de la dérive budgétaire des quinze dernières années, ce projet représente une dépense publique supplémentaire qui s'installe probablement entre 1,5 et 2 points de PIB par année, 50 milliards selon certains de nos amis. Pour financer ces dépenses, on table en large partie sur le « redémarrage de la croissance ». Antienne connue et qui a envoyé la gauche dans le mur de l'austérité au cours des années 1981-1983. Ce keynésianisme simpliste ne convaincra personne, alors que la question de la création d'emplois productifs n'est pas abordée.

Si nous voulons plus de croissance, il faut plus de travail. C'est-à-dire tout à la fois permettre à ceux qui ont un emploi de travailler plus s'ils le souhaitent, et favoriser les conditions de compétitivité des entreprises, afin qu'elles créent des emplois productifs.La situation est grave. La gauche au pouvoir devra mettre en oeuvre un programme énergique d'assainissement des finances publiques. Si elle ne le fait pas dès juin 2007, elle y sera de toute manière contrainte, de façon encore plus drastique, au bout de deux ou trois ans. Or l'histoire nous apprend qu'un tel ajustement, s'il n'est pas préparé et assumé, se fait toujours au détriment des plus faibles.

Malgré des avancées importantes, la philosophie du projet socialiste semble donc être «plus de la même chose», alors que les Français savent au plus profond d'eux-mêmes que cela ne fonctionne pas. La gauche française souffre d'une forme de frilosité qui tourne au conservatisme. Au nom de quelques principes surannés, on refuse de voir le monde en face, et de reconnaître que la justice sociale, qui reste notre idéal, exige l'aptitude au changement. L'accélération de la mondialisation a pris de cours un vieux parti habitué à ses combats et à ses slogans. La plupart des recettes qui, hier, assuraient le progrès social engendrent aujourd'hui les inégalités et la misère. Je prendrai quatre exemples : l'éducation, l'intégration, la réforme de l'Etat et la dette.

L'éducation tout d'abord. Est-ce aujourd'hui être de gauche que de réclamer le maintien ou le renforcement d'un système cogéré avec les syndicats qui conduit notre jeunesse au chômage, crée la frustration dans des filières pléthoriques et sans issue, mécontente des enseignants, qui préfèrent leur tâche à leur confort, et laisse finalement 150 000 élèves sortir chaque année sans diplôme ? Est-ce être de gauche que de maintenir la gratuité de l'enseignement supérieur, ce qui revient à faire payer les études des plus riches (surreprésentés dans les filières d'excellence les plus coûteuses) par l'ensemble des contribuables ?

L'intégration, ensuite. Est-ce être de gauche que de s'accrocher à des principes soi-disant républicains qui privent des milliers de jeunes de toute perspective d'avenir ? Plutôt que de disqualifier toute référence à une communauté qui est vécue par tous ces jeunes comme leur seule appartenance solide, la gauche ne devrait-elle pas s'inspirer de ce qui marche ailleurs et assumer une discrimination positive ? Ne confondons pas communauté nécessaire, protectrice, assimilante et communautarisme agressif.

La réforme de l'Etat : l'accroissement continu des effectifs de l'Etat, en période de morosité économique, a eu pour effet d'absorber une part de plus en plus importante de ses moyens, le privant peu à peu de marge de manoeuvre. Est-il de gauche d'amplifier cette situation, et de laisser notre Etat obèse mourir d'étouffement ? N'est-ce pas à la gauche qu'il appartient de le sauver, fût-ce par une cure d'amaigrissement qui effectivement ne figurait pas dans son programme de l'entre-deux-guerres ?

La dette, enfin. Est-ce être de gauche que de faire payer par nos enfants notre mauvaise gestion ? Est-ce conforme à la plus élémentaire notion de solidarité, alors que nous voyons bien que leur monde est plus dur et plus incertain que le nôtre ? De manière immédiate, la gauche ne devrait-elle pas résoudre cette question de la dette, dont le coût absorbe aujourd'hui la totalité de l'impôt sur le revenu, et empêche le lancement des réformes d'avenir qui s'imposent, dans l'éducation, la santé, la justice ou la recherche ?

Ces quatre exemples le prouvent : il ne suffit pas de nier la crise, présentée comme un complot de « déclinologues » de droite, et de réaffirmer de façon incantatoire que «la France est un grand pays fier de son message universel». Notre monde a changé, nous ne l'avons pas vu, et il nous réclame. Reprenons le flambeau, ouvrons les yeux, osons nous adapter, osons la gauche.

Encore un effort, camarades, et nous serons vraiment sociaux-démocrates ou, si le mot vous choque, novateurs, progressistes et vainqueurs !

(1) Lafabriquedemocratique.fr

Ancien président de Médecins sans Frontières, Bernard Kouchner est âgé de 66 ans. Secrétaire d'Etat pour la première fois en 1988, il a géré le portefeuille de la Santé sous Jospin entre 1997 et 1999 et en 2001 et 2002. Simple adhérant du PS, il a annoncé qu'il serait présent dans la campagne pour la désignation du candidat socialiste à la présidentielle.

source : Le Nouvel Observateur le 29/06/2006 auteur : Bernard Kouchner

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François Alex 26/07/2008 15:23

Je suis allé "exhumer" cet article du Nouvel Observateur datant du 29 juin 2006 car il a été consulté 4 fois hier. Etrange coïncidence, Bernard Koouchner a fait hier des déclarations fracassantes et pes très gentilles pour le PS dans Le Point daté d'hier...Nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation dans le fond assez analogue à celle d'il y a deux ans, précédant les primaires socialistes...Même climat de rivalité fratricide entre socialistes...Avec en arrière-plan Nicolas Sarkozy, encore plus présent (puisque Président!) aujourd'hui qu'il y a deux ans...