M. Strauss-Kahn incarne la ligne social-démocrate mais Mme Royal, qui a nourri son pacte présidentiel d'exemples du nord de l'Europe, l'a en partie rejoint. (Le Monde, 09/05/2007)

Publié le par François Alex

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Gauche : les divisions de la rénovation, par Michel Noblecourt

 
 
A peine la défaite, nette, de Ségolène Royal avait-elle été annoncée à ses partisans que les dagues sont sorties au Parti socialiste. Comme une promesse, juste différée, de règlement de comptes entre une candidate et un parti qui ont toujours eu du mal à se reconnaître mutuellement. Le premier, Dominique Strauss-Kahn, battu à la primaire socialiste par la députée des Deux-Sèvres, a fait feu sur le quartier général de la rue de Solférino, en jugeant que la gauche a échoué parce qu'elle "n'a toujours pas fait sa rénovation". Avant de mettre en garde, le 7 mai, contre les risques de division, Laurent Fabius a dénoncé "une certaine désorientation politique", à travers des "tractations" avec "des formations de droite", comme l'UDF. Même François Hollande, le premier secrétaire qui est de nouveau la cible des "éléphants", y est allé de son couplet sur "des erreurs" de campagne, tout en regrettant que le PS n'ait pas su "s'ouvrir, s'élargir".

 

L'histoire se répète. A chaque échec, le PS se divise. Ce fut le cas en 1993, après sa déroute aux élections législatives, quand Michel Rocard ne parvint pas à imposer son "big bang". Ce fut le cas en 2002, après l'élimination de Lionel Jospin lors du premier tour de la présidentielle, quand M. Hollande ne réussit pas à asseoir une autorité suffisante pour relancer la rénovation. Ce fut encore le cas en 2005, après la victoire du "non" au référendum sur l'Europe, quand le PS s'enfonça dans la crise qu'il avait lui-même générée en faisant précéder le scrutin national d'un référendum interne qui porta à leur paroxysme ses divisions.

Il n'y a qu'en 1995 que le PS évita de se déchirer après l'échec de M. Jospin à l'élection présidentielle. Un échec qui offre bien des similitudes avec celui de Mme Royal aujourd'hui. Comme elle, M. Jospin se présenta contre l'appareil du PS. Et leurs scores sont comparables : 47,4 % pour M. Jospin qui, à la surprise générale, était arrivé en tête au premier tour ; 46,94 % pour Mme Royal qui, au passage, a évité un nouveau 21 avril. Mais il y a une différence de taille : grâce à l'exceptionnelle envolée des électeurs inscrits et à la très forte participation, la présidente de Poitou-Charentes, avec 16 790 611 voix, réunit 2,6 millions de voix de plus que l'ancien premier ministre. Elle signe la troisième défaite consécutive de la gauche à une élection présidentielle, mais elle est aussi la candidate qui a battu tous les records en voix de ses prédécesseurs socialistes. Elle comptabilise 1 082 349 suffrages de plus que François Mitterrand lors de sa première élection de 1981 et elle le coiffe de justesse, sur le fil, avec 86 332 voix de plus, pour sa réélection en 1988.

Ainsi, si la défaite de Ségolène Royal est sévère, elle n'est pas disqualifiante. C'est ce qui a permis à la candidate de s'arroger, au soir du 6 mai, le statut de leader de l'opposition en mettant en avant le combat qu'elle a engagé pour "un renouvellement profond de la vie politique, de ses méthodes et de la gauche". Là encore, Mme Royal inscrit ses pas dans ceux de M. Jospin. Cinq mois après son échec à la présidentielle, le conseiller général de Haute-Garonne, qui n'était plus député, avait ravi le poste de premier secrétaire du PS qu'Henri Emmanuelli lui avait laissé. Revenu à la barre, M. Jospin avait remis le PS au travail, entrepris, à travers trois conventions thématiques, une révision de son logiciel idéologique. Il avait, comme l'a fait Nicolas Sarkozy à l'UMP à partir d'une méthode voisine, mis son parti "en cohérence" en vue des élections législatives de 1998. Ainsi, quand Jacques Chirac avait anticipé les échéances, par la dissolution de 1997, le PS était prêt - contrairement à ce que croyaient le chef de l'Etat et... Dominique de Villepin - et il avait emporté les législatives.

En définitive, 2007 offre donc une situation inverse à celle de 1995. L'échec de Mme Royal est aussi la sanction de l'immobilisme idéologique du PS depuis la "parenthèse Jospin". La campagne de la candidate, qui s'est affranchie, en pleine liberté, d'un appareil avec lequel elle était en méfiance réciproque, y a perdu en cohérence. Si la rénovation du PS est inéluctable, elle va se produire dans la pire des situations, celle d'une crise, surtout si, comme c'est probable, les élections législatives des 10 et 17 juin confirment son insuccès électoral. C'est lors d'un prochain congrès extraordinaire, probablement dès l'automne, qu'il devra résoudre l'équation à trois inconnues de sa rénovation, en réglant ses problèmes de leadership, de doctrine et d'alliances.

 

AMBIGUÏTÉ

 

Il est peu probable que Mme Royal cherche à fomenter un pronunciamiento contre son compagnon pour le chasser de la direction du parti afin de prendre sa place. Le conseil national du 12 mai va mettre en place un "collectif" pour la bataille législative mais sous la houlette de M. Hollande. Ce dernier joue l'ambiguïté, affirmant que "Ségolène Royal a pris une force qui sera utile à la gauche" tout en affichant sa légitimité pour "rénover autant qu'il sera possible la gauche, la refonder, la rassembler, l'élargir, l'ouvrir, bref la mettre dans la perspective de 2012". Premier secrétaire depuis dix ans, M. Hollande, qui avait annoncé, au congrès du Mans en novembre 2005, qu'il s'agissait de son dernier mandat, aura bien du mal à se maintenir. Et Mme Royal, qui devra se représenter à la députation si elle veut rester dans le jeu parlementaire, sera probablement en situation de favoriser la candidature d'un de ses fidèles à la direction du PS, comme François Rebsamen, actuel numéro deux, maire de Dijon et codirecteur de son équipe de campagne.

Sur le plan doctrinal, le PS a le choix entre une social-démocratisation assumée et une fuite en avant à gauche. M. Strauss-Kahn incarne la ligne social-démocrate mais Mme Royal, qui a nourri son pacte présidentiel d'exemples du nord de l'Europe, l'a en partie rejoint. Il reste qu'une rénovation social-démocrate peut faire resurgir un risque de scission, l'aile gauche - jusqu'à M. Fabius ?- privilégiant un "parti progressiste" sur le modèle de ce qu'a créée Oskar Lafontaine en Allemagne à la gauche du SPD. Visiblement, l'ambition de Mme Royal, propre à régler simultanément les questions du leadership, de la doctrine et des alliances, va bien au-delà. Le 6 mai, elle a parlé d'"approfondir la rénovation de la gauche et la recherche de nouvelles convergences au-delà de ses frontières actuelles". Nul doute qu'elle se verrait bien à la tête d'une coalition de troisième type, comme celle qui, en Italie et sous la houlette de Romano Prodi, va du centre à l'extrême gauche. L'idée de voir Olivier Besancenot et François Bayrou cohabiter dans un nouvel arc-en-ciel politique est totalement chimérique. Mais le PS n'a plus d'alliés à sa gauche, le PCF et les Verts ayant été laminés le 22 avril. Ce vide lui interdit de juger tout rapprochement avec le Mouvement démocrate de M. Bayrou définitivement tabou.

Michel Noblecourt
Article paru dans l'édition du 09.05.07.
LE MONDE | 08.05.07 | 14h06  •  Mis à jour le 08.05.07 | 14h06
 
 

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