C'est le corps électoral tout entier, ses choix, ses représentations politiques, qui échappent de plus en plus aux grilles de lecture traditionnelles. (Nouvel Obs, 29/03/2007)

Publié le par François Alex

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Semaine du 29 mars 2007

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Un sondage Sofres-Fondation Jean-Jaurès-« le Nouvel Obs »

Que reste-t-il de la droite et de la gauche ?

Alors que les clivages s'estompent, le visage d'une nouvelle France apparaît. Des libéraux autoritaires aux centro-bobos, voici les six familles qui décideront du résultat du 22 avril

Quand Sarkozy part en campagne sous l'invocation de Jaurès et Blum, et que Ségolène Royal invite tous les Français à avoir un drapeau tricolore chez eux, on sent bien qu'il y a, dans cette campagne, comme un brouillage des valeurs et des repères. Mais ce n'est pas seulement le fait des candidats, de leur positionnement idéologique ou de leur habileté rhétorique. Cette enquête de la Sofres le démontre : c'est le corps électoral tout entier, ses choix, ses représentations politiques, qui échappent de plus en plus aux grilles de lecture traditionnelles. Le bon vieil axe gauche-droite n'a pas disparu. Mais il ne permet plus de rendre compte de la diversité et des évolutions d'une opinion tourneboulée par vingt-cinq ans d'alternances à répétition.

Dès lors que la majorité des citoyens estiment que les notions de gauche et de droite sont dépassées (lire p. 59 l'article de Robert Schneider), il ne suffit plus de savoir de quel parti ils se sentent proches. Il faut se demander à quoi croient les Français et ce qu'ils veulent. Les réponses à ces deux questions, mises en scène dans le graphique ci-contre, dessinent un paysage politique insolite, complexe, et singulièrement éclairant sur les forces qui travaillent la France en ce printemps 2007. Voici le jeu des six familles.

Les libéraux autoritaires (12% de l'échantillon). Plus âgés que la moyenne, appartenant plutôt aux catégories aisées, ils sont à 59% sympathisants de l'UMP et ont voté oui au référendum européen. Ils ont deux credo : l'ordre et le libéralisme. Ils croient au mérite, au travail, à la nation, à l'autorité. Ils approuvent sans complexes les mesures d'inspiration libérale, la remise en question des « avantages acquis » (régimes spéciaux, instauration du service minimum, etc.) et la mise en place d'un bouclier fiscal. Chez eux, Nicolas Sarkozy est en terrain conquis. 60% des intentions de vote au premier tour ! Le reste se partage entre Bayrou et Le Pen. Gauche, connais pas.

Les étatistes autoritaires (20%). S'ils partagent les valeurs d'ordre - et l'âge - des précédents, ils s'en distinguent socialement : peu diplômés, disposant de revenus beaucoup plus faibles, ils ont le sentiment d'appartenir à la classe moyenne inférieure. Ils se méfient du libéralisme, sont plus attachés au service public et au protectionnisme. Ils ont une vision disciplinaire de l'action publique (centres d'éducation renforcée, suppression des allocations pour les mauvais parents, contre la régularisation des sans-papiers). Ils n'aiment pas le profit, guère le bouclier fiscal, et sont carrément contre la remise en question du Code du Travail. Ils ont voté non au référendum européen. A la présidentielle, bien que moins à gauche que l'ensemble des Français, ils sont plus enclins à voter Ségolène. Manifestement son discours sur «l'ordre juste» les touche.

Les centro-bobos (15%). Très libéraux en matière de moeurs, favorables au mariage gay et à l'adoption, ils sont les champions de l'économie sociale de marché : pour l'entreprise, la concurrence, le mérite, le profit, mais aussi pour la solidarité, la redistribution. Ils croient à la réforme, au progrès, et au rôle de l'Etat pour humaniser le libéralisme. Plutôt jeunes, diplômés, souvent cadres ou indépendants, assez aisés donc, ils ont voté oui au référendum. Ils s'intéressent de près à la politique et pensent que les notions de gauche et de droite sont dépassées. Aujourd'hui, bien qu'ils se sentent plus proches du PS que de l'UDF, ils penchent très fort du côté de Bayrou.

Les distanciés (15%). Proches des précédents sur le plan des valeurs humaines (tolérance, ouverture), ils sont socialement moins favorisés. Très jeunes, peu diplômés, plutôt salariés du privé, ouvriers ou chômeurs, ils aiment bien l'entreprise, mais aussi le libéralisme, le socialisme, la mondialisation, le protectionnisme et même la révolution et l'assistanat (ils sont bien les seuls). En fait, ils aiment tout. Ils sont cools. Ils s'intéressent d'ailleurs peu à la politique et se sont majoritairement abstenus au référendum. Cette fois, ils voteront pour Royal ou Sarkozy, ou peut-être pour Bayrou ou l'extrême-gauche. S'ils votent...

Les gaucho-bobos (12%). Très politisés, à gauche ou à l'extrême-gauche, ils sont majoritairement diplômés du supérieur, souvent salariés du public. Plutôt urbains, plus aisés que la moyenne et conscients de l'être, ils ont un fort sentiment de déclassement par rapport à leurs parents et sont très inquiets pour leurs enfants. Ils ont voté non au référendum. Ils sont comme un seul homme pour le socialisme, la laïcité, la redistribution, le service public. Majoritairement pour le mariage gay et l'adoption, la dépénalisation du hasch, la généralisation des 35 heures, la renationalisation d'EDF-GDF. La révolution, pourquoi pas ? Pour eux, les notions de gauche et de droite ne sont pas du tout dépassées ; la moitié s'apprêtent à voter Ségolène, un gros tiers pour l'extrême-gauche. Sarko ? Plutôt mourir !

Les défiants (25%). C'est le groupe le plus nombreux, et c'est le plus insaisissable. Ils détiennent sans doute la c lé de l'élection et, pour l'heure, se répartissent à peu près comme l'ensemble de la population - hormis un fort tropisme villiéro-lepéniste. Peu diplômés, disposant de revenus plutôt modestes, très critiques à l'égard des élites dirigeantes, ils s'intéressent peu à la politique et se sont majoritairement abstenus au référendum. Ce qui les caractérise plus que tout ? La méfiance. Un scepticisme universel. Seuls entre tous, ils ont une vision négative du travail, de la solidarité, de la tolérance, de la redistribution, de la morale même, et aussi de l'autorité, de l'ordre, de l'Etat : comme si tous ces grands mots n'étaient que foutaise. Ni le socialisme ni le libéralisme ne trouvent grâce à leurs yeux. La révolution pas davantage - les réformes, idem (moins d'un tiers y croit). Ceux-là ne seront pas faciles à convaincre. Même en chantant « la Marseillaise ». La nation non plus ne les fait pas vibrer... 

 

Claude Weill
Le Nouvel Observateur

Publié dans BIG BANG

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